Artiste bruxelloise, Lucie Malou est l’auteure d’une œuvre originale et profondément humaine. A travers un tapis long de 33 mètres exposé cet été à la cathédrale de Liège, elle invite chacun à regarder ceux que l’on évite de voir et que l’on rend souvent invisibles.
Réalisés à partir de ses dessins pixelisés représentant des mendiants, les tapis de Lucie Malou ont déjà été déroulés à la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, à Bruges ainsi qu’à Audenarde ou encore à l’église Saint-Julien-des-Flamands de Rome. Cette fois-ci, c’est la cathédrale de Liège qui accueillera, du 7 juillet au 28 août 2026, un tapis de 33 mètres. Une exposition organisée par la commission diocésaine "Cultures, Cité, Église", en collaboration avec Culture et tourisme (Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule) et l’aumônerie des artistes de Bruxelles.

Des gares, des trains et surtout des regards
Le travail de Lucie Malou naît dans les transports en commun. C’est en effet lors de ses nombreux voyages en train qu’elle commence à dessiner les gares, mais aussi les gens qui attendent le train. Un jour, son regard se pose sur un mendiant. Elle lui demande alors l’autorisation de le dessiner - permission qu’elle ne demandait habituellement pas lorsqu’il s’agissait d'esquisser le portrait des navetteurs attendant plus ou moins patiemment leur moyen de transport.
Après cette première rencontre, l’artiste a continué de dessiner les personnes plus démunies. “C’est un parcours très émouvant. On observe et analyse la personne dessinée, et un lien d’égal à égal se crée”, explique Lucie Malou. Un lien qui se tisse d’autant plus facilement qu’elle a coutume de travailler à même le sol. Personne dessinée et dessinatrice se trouvent donc à la même hauteur, et l’échange qui émerge ne peut qu’en être facilité: les distances se cassent, les frontières tombent et les regards se croisent.
Du dessin au tapis
Croquis, gravures, le travail de Lucie Malou évolue dans ses techniques, mais aussi dans les matières employées. Le dessin est ainsi devenu pixelisé. L’artiste évoque dès lors de manière subtile le lien entre son œuvre et son lieu de naissance: les gares. En pixelisant ses dessins, elle fait un écho à l’écriture, elle-même pixelisée, que l’on trouve sur les panneaux horaires des trains. Pour réaliser ses croquis, elle décide d’acheter du papier boucher, puis du tissu vichy et toute matière avec des carreaux.
Ses dessins sur nappes en tissu vichy ont été exposés une première fois grâce à la suggestion de l’aumônier des artistes de Bruxelles. Une exposition lors de laquelle certains visiteurs ont manifesté un petit désappointement, eux qui pensaient que les nappes étaient non pas dessinées, mais bien brodées.
De cette réaction, est progressivement née l’idée de passer à une autre technique de réalisation. Le lieu où Lucie Malou stockait alors son matériel lui fera envisager le tapis comme matière possible. En effet, dans l’ancien dépôt industriel où étaient rangés les éléments de son atelier, se trouvaient encore des machines pour la confection de tapis. Grâce au soutien et à l’intervention d’une de ses amies, c’est ensuite une collaboration étroite avec une usine de Courtrai qui se met en place pour que les dessins de l’artiste puissent être fidèlement retranscrits sur des tapis. Une collaboration et un résultat “émouvants” comme le relève Lucie Malou, qui a été particulièrement touchée par l’intérêt des ingénieurs rencontrés afin de rendre le projet réalisable. Une émotion que se doit aussi au paradoxe entre, d'une part, le tapis, qui est un produit fabriqué en usine, et, d'autre part, les dessins qui y sont représentés et qui offrent un regard unique sur chacune des personnes ainsi dessinées. Une rencontre entre l'art et la technique qui ne laisse pas indifférent.
Le tapis, une matière vivante
Lors de diverses expositions, l’artiste fait souvent le même constat: les gens n’osent pas marcher sur les tapis. “Il faut les pousser à marcher dessus. N’est-ce pas le but d’un tapis?” Lucie Malou souligne la beauté de ce geste simple, mais parfois difficile à accomplir par les visiteurs: “On voit les empreintes de pas, et ce passage fait du tapis une matière vivante; il peut s’user, il vit. C’est ça qui est intéressant”. L’artiste explique en outre que le fait de piétiner un tapis où sont représentées des personnes démunies est loin d’être anodin et engage à un questionnement bien plus profond.
“On voit notre pauvreté générale”
L'œuvre et la démarche de Lucie Malou ne sont pas sans susciter la curiosité et la réflexion. Le fait d’exposer dans les églises a par ailleurs tout son sens. “Il s’agit de placer les pauvres parmi nous, mais aussi de se rendre compte que l’on est, quelque part, tous pauvres”. Cette réalisation permet de voir la pauvreté et d’y porter un nouveau regard: “Généralement, après avoir vu l’exposition, les gens prêtent davantage attention à la personne mendiante qui se trouve devant l’église. J’essaie de plonger les gens dans l’expérience que j’ai vécue. J’ai moi-même changé de regard, et l’on voit ainsi notre pauvreté générale.” A travers sa volonté de mettre en valeur la pauvreté et de relever sa beauté, l’artiste rappelle que “l’on découvre la richesse dans la pauvreté”.
Sandra OTTE
Pour en savoir plus sur l'artiste et son œuvre: www.luciemalou.com