13 juin 2026 | Quelque 600 personnes se sont réunies à Liège pour célébrer 456 ans de présence jésuite dans la ville. Entre messe d'action de grâce en l'église Saint-Christophe et séance académique au Collège Saint-Benoît et Saint-Servais, la soirée a donné la parole à l'évêque, au supérieur provincial et aux représentants de la communauté scolaire. Émotion, humour et conviction partagée : la source reste vive.
© Dominique Servais Photographie
Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège, et le père Thierry Dobbelstein, supérieur provincial des jésuites d'Europe occidentale francophone,
entourés des derniers membres de la communauté, lors de la messe d'action de grâce célébrée en l'église Saint-Christophe.
Le 13 juin 2026, quelque 600 personnes ont répondu à l'invitation du Diocèse de Liège et du Collège Saint-Benoît et Saint-Servais pour une soirée historique : saluer le départ des jésuites, présents dans la Cité Ardente depuis 1569. Non pas pour pleurer une fin, mais pour célébrer une transmission. Le mot qui a résonné tout au long de la soirée, de la messe jusqu'au verre de l'amitié dans la cour du collège, avait un nom : gratitude.
Une messe, des discours et un apéritif jusqu'à minuit
La soirée s'est articulée en trois moments. À 18h00, l'église Saint-Christophe a accueilli une messe d'action de grâce (une célébration pour rendre grâce de tout le bien accompli), présidée par Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège. Une chorale rassemblant des amis des jésuites venus de Liège et de Bruxelles, dont de nombreux professeurs de Saint-Servais, animait la célébration. La soirée a ensuite gagné le Collège Saint-Benoît et Saint-Servais, rue Saint-Gilles, pour une séance académique où les prises de parole ont été entrecoupées par l'orchestre du collège. Puis, dans la cour, un apéritif a réuni anciens élèves, professeurs et amis des jésuites dans une chaleur toute liégeoise.
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La grande salle du Collège Saint-Benoît et Saint-Servais, comble pour la séance académique.
Les prises de parole ont été entrecoupées de pièces de l'orchestre du collège, dirigé par M. Nautet.
Toutes les générations s'étaient donné rendez-vous. Parmi les quelque 600 personnes présentes, on comptait des élèves et des professeurs du collège et de l'école fondamentale, des anciens marqués de longue date par la présence des jésuites, une trentaine de prêtres du diocèse et les sœurs bénédictines de Liège. « Une Église dans toute sa diversité et sa générosité », selon les propres mots de l'évêque.
« Pouvait-on avoir davantage d'échos dans la Parole de Dieu ? »
Ce 13 juin était un dimanche ordinaire, le 11e du temps ordinaire, avec des lectures choisies bien avant que la date du départ des jésuites ne soit fixée. Et pourtant, l'Évangile du jour résonnait de manière troublante : « La moisson est abondante et les ouvriers sont peu nombreux ; priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers. » Le père Dobbelstein l'a souligné dès l'ouverture de son homélie (le commentaire spirituel prononcé au cours de la messe) : c'était ni le choix des jésuites ni celui de l'évêque. Et pourtant.

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Le père Thierry Dobbelstein sj prononce son homélie depuis l'ambon
de l'église Saint-Christophe, devant l'imposant aigle-lutrin en bronze.
Le Provincial a refusé tout fatalisme. Si les jésuites se retirent parce qu'ils ne sont plus assez nombreux, c'est aussi un appel adressé à chacun. Prier pour que le Seigneur envoie des ouvriers, a-t-il rappelé, c'est aussi s'engager soi-même. D'où cette formule frappante :
« J'aime dire que les ouvriers ne tombent pas du ciel, mais qu'ils poussent d'en bas.
Tout comme les épis que ces ouvriers sont invités à moissonner. »
Père Thierry Dobbelstein sj | Homélie de la messe d'action de grâce
Il a illustré son propos par une anecdote marquante. Un homme l'avait un jour contacté pour demander des nouvelles du père Louis, son ancien préfet au collège. Le père Louis, frappé par plusieurs AVC, ne pouvait plus parler. L'homme avait écrit pour lui rendre grâce. Ce préfet lui avait dit, adolescent, qu'il n'irait plus à la messe obligatoire, mais qu'il recopierait à la place les notes de son voisin : « Ce sera ta manière de prier. » L'élève était dyslexique. Cette décision avait changé sa vie. « Je pense que beaucoup pourraient raconter des histoires semblables ici, à Liège. »
L'homélie s'est terminée sur une invitation à poursuivre l'héritage : « Pensez-y chaque fois que vous poursuivrez le travail commencé ici, à Liège. Et sachez-le : le beau cadeau que vous pouvez nous faire, c'est de poursuivre ici, à Liège, demain et après-demain, cette mission de réconciliation et de justice au nom de Jésus-Christ. »
« Il fallait que cela tombe sur moi » :
Thierry Dobbelstein et son amour nommé Liège
Le père Dobbelstein est intervenu une seconde fois au cours de la séance académique, après les discours du directeur du collège et du président des anciens élèves. Il avait prévenu d'emblée : il serait peu académique. « Je vais même m'autoriser à être un peu léger. » Et c'est dans ce registre, celui de l'humour et de la tendresse, qu'il a livré les mots les plus personnels de la soirée.
C'est lui, devenu Provincial en 2023, qui a dû prendre la décision de fermer la communauté de Liège, faute de religieux en nombre suffisant. Quand il est entré au noviciat, il y a moins de quarante ans, ils étaient 400 jésuites en Belgique francophone et au Luxembourg. Aujourd'hui, la province regroupe la Belgique francophone, le Luxembourg, toute la France, la Grèce et Maurice, pour 350 membres. « Il fallait que cela tombe sur moi de prendre la décision de fermer la communauté qui me tient le plus à cœur : la communauté de Liège. »
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Le père Thierry Dobbelstein sj prend la parole lors de la séance académique au Collège Saint-Benoît et Saint-Servais.
Dix-sept ans à Liège : « Je confesse : je n'ai aucun regret, uniquement de la gratitude. »
« Car Liège est devenue la ville de mon cœur. J'y ai passé 17 ans, et je suis toujours ému quand je descends la rue Saint-Gilles depuis le carrefour de la rue Louvrex. Certains disent que la rue Saint-Gilles n'est plus comme avant. Pour ma part, je l'ai toujours connue avec un bon nombre de rez-de-chaussée commerciaux fermés. Ce ne sont pas vraiment les Champs-Élysées, certes, mais il y a une telle convivialité, une chaleur humaine qu'on ne retrouve qu'à Liège. » Père Thierry Dobbelstein sj, supérieur provincial |
Il a ensuite observé, non sans malice, qu'il n'y a à Liège aucune rue des Jésuites : « Il semble que le mot "jésuite" était un gros mot qu'on ne pouvait pas utiliser pour la toponymie liégeoise. » Il y a bien une rue des Bénédictines, une rue des Clarisses, une rue des Dominicains, une gare des Guillemins. « On aurait pu rêver que la gare de Liège-Palais soit baptisée la gare de Liège-Jésuites. C'est plus petit que les Guillemins, mais on s'en serait contenté. » Sa consolation ? Des Guillemins, il n'en reste plus. Alors que des jésuites, il en reste. Et même des jésuites liégeois : douze, dispersés à Bruxelles, Rome, Paris, Namur, Bucarest, en République dominicaine et à Ankara.
Il a tenu à saluer nommément les cinq derniers membres de la communauté Saint-Servais : « André, Marc, les deux Étienne et Xavier, le "Frère Xavier", une institution. Ce n'est pas facile d'être les derniers ; il fallait que cela tombe sur eux, d'être les derniers et de fermer la communauté. » Il a dit aussi sa gratitude pour les années passées en leur compagnie : « Je n'ai plus jamais vécu dans une communauté où l'on pouvait autant rire, de tout et sans retenue. »
« La générosité, la cordialité et le sel de l'Évangile doivent demeurer à Liège ;
c'est bien plus important que d'avoir donné son nom à une rue ou à une gare. »
Père Thierry Dobbelstein sj | Séance académique
Quatre siècles et demi d'empreinte sur Liège
La soirée a aussi fait mémoire de tout ce que Liège doit à la Compagnie de Jésus (le nom officiel de l'ordre des jésuites, fondé au XVIe siècle par saint Ignace de Loyola). Roland Marganne, ancien professeur du Collège, a retracé les grandes étapes de ces 456 années dans un ouvrage remis à chaque participant. Installés dans la ville en 1569, les jésuites y ont fondé le Collège en Isle en 1582, puis le Collège des Anglais en 1616, destiné aux catholiques anglais qui ne pouvaient étudier dans leur pays devenu anglican. Le Collège Saint-Benoît et Saint-Servais leur est confié en 1838, et l'Institut Gramme (aujourd'hui intégré à l'HELMo) compte aussi parmi leurs fondations liégeoises.
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Roland Marganne, ancien professeur du Collège, a retracé 456 années de présence jésuite à Liège
dans un ouvrage offert à tous les participants.
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Mgr Jean-Pierre Delville prend la parole lors de la séance académique,
devant le logo de la Compagnie de Jésus et l'orchestre du collège.
Mgr Delville, lui-même ancien élève de Saint-Servais avant d'étudier à Rome dans des universités jésuites, a évoqué avec émotion les temps forts de cette histoire : la victoire contre le jansénisme en 1713, les missions en Amérique latine au profit des peuples indigènes, mais aussi les heures sombres de la suppression de l'ordre en 1773, sa survie en Russie grâce à la protection de Catherine II, puis son rétablissement en 1814. Et plus près de nous, des jésuites engagés comme aumôniers de prison, auprès d'ATD-Quart Monde, dans le Renouveau charismatique ou comme responsables de Justice et Paix. « Je leur suis reconnaissant et les remercie de tout cœur. »
« Une page se tourne dans l'histoire des jésuites à Liège. Une page de ma vie se tourne aussi, puisque j'ai fait six années d'études heureuses et gratifiantes au Collège Saint-Servais. (...) Espérons que le phoenix renaîtra un jour de ses cendres à Liège ! Ce n'est qu'un au revoir, mes pères ! » Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège |
Fontem serva : garder la source, passer le relais
Si une page se tourne, l'héritage demeure. Jean-Michel Renaud, directeur général du Centre scolaire Saint-Benoît et Saint-Servais, ancien élève du collège il y a quarante ans, y a enseigné les langues anciennes et la religion pendant près de trente ans avant d'en prendre la direction. Il a rappelé les mots d'un père jésuite qui l'ont guidé : « La tradition ignatienne est une tradition de transformation. »
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Jean-Michel Renaud, directeur général
du Centre scolaire Saint-Benoît et Saint-Servais.
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Gonzague Milis, président de l'Association
des Anciens du Collège.
Ce sont désormais des laïcs (des fidèles qui ne sont ni prêtres ni religieux) qui feront vivre la tradition éducative jésuite, appuyés sur le Projet Éducatif et Pédagogique Ignatien commun aux 24 établissements jésuites de Belgique francophone. Sa boussole : les « 4 C » de l'excellence, former des jeunes de Conscience, de Compassion, Engagés et Compétents. « Des hommes et des femmes pour les autres et avec les autres. »
Au nom des quelque 10 000 anciens encore en vie, Gonzague Milis, président de l'Association des Anciens, a traduit l'émotion de toute une génération. Il a évoqué le « pari de la confiance » que font les jésuites en partant, comme ils l'ont toujours fait dans leur histoire missionnaire. Et rappelé la devise inscrite en lettres dorées sur le bâtiment central : Fontem serva, « Conserve la source ». Il a aussi dit sa conviction, en citant Prévert : « On reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait quand il s'en va. » Avant de conclure : « Nous ne sommes pas là pour pleurer votre départ. Nous sommes 10 000 à porter en nous cette petite graine semée dans notre adolescence. »
Ce n'est qu'un au revoir
L'émotion, personne n'a cherché à la dissimuler. Mais l'heure n'était pas au deuil. L'ancienne résidence de la communauté sera réaménagée en salles de classe dont le collège manque. La chapelle, elle, sera préservée. Et la Compagnie de Jésus entend rester présente en réseau : le Collège Saint-Benoît et Saint-Servais pourrait accueillir prochainement une « Semaine jésuite », comme ce fut le cas à Verviers l'an passé ou à Charleroi cette année.
Parmi les visages de la soirée, le père André Moreau sj incarnait à lui seul la profondeur de ces liens. Pendant de longues années supérieur de la communauté Saint-Servais et directeur du Collège, il a accompagné, aux côtés du père Thierry Lamboley sj, la dernière page de cette histoire liégeoise. Pour beaucoup des personnes présentes, le retrouver là, ce soir-là, signifiait quelque chose.
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Le père André Moreau sj, ancien supérieur de la communauté Saint-Servais et ancien directeur du Collège,
avec le père Thierry Lamboley sj, auxiliaire de la communauté depuis 2020.
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Le père Grégoire Le Bel sj
et Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.
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Le père Thierry Dobbelstein, supérieur provincial,
porte un toast à 456 ans de présence des jésuites à Liège.
Au Provincial, les derniers mots de la séance. Il les a choisis simples, comme une double demande adressée aux Liégeois : « Restez bien liégeois dans votre générosité et votre cordialité. Et soyez le levain de l'Évangile. »
« S'il y a un adieu, c'est qu'il y a un avenir. Ce n'est qu'un au revoir, mes pères ! »
Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège
Ressources disponibles
Retrouvez le dossier photos complet de la soirée ainsi que l'homélie et l'ensemble des discours prononcés lors de la célébration.









