Les vœux de Noël d’Alphonse Borras

Publié le lundi 24 décembre 2018

A l’occasion de la cérémonie des Vœux de l’Évêque de Liège dans son diocèse, le vicaire général Alphonse Borras a prononcé l’allocution suivante que nous reprenons en grande partie pour nos lecteurs.

© diocèse de Liège

« Ce n’est pas jouer le trouble-fête, en régime chrétien, que de signaler d’entrée de jeu que l’enfant de la crèche sera le crucifié du calvaire. Cela dit la vérité de ce que nous accueillons dans la foi, à savoir la venue de Dieu au cœur de notre histoire, assumant notre condition humaine dans ce qu’elle a de sublime et de tragique à la fois. Cela dit la vérité de notre existence, du mystère qui s’y manifeste, du sens que nous lui donnons, de l’espérance qui s’y invite. Vérité d’une existence dont nous savons qu’elle n’est pas facile pour bon nombre de nos contemporains, mais eux comme nous dans nos difficultés et nos épreuves, nous sommes invités à croire au mystère de la vie, au Vivant qui s’y laisse deviner.

 » Voici que je fais toutes choses nouvelles  » (Ap 21,5) dit ce  » Dieu avec nous « , ce Dieu qui est venu de manière déconcertante,  » ce Dieu qui est, qui était et qui vient  » (Ap 1,8). Il vient et, depuis qu’il est venu, « le monde ancien a disparu » (Ap 21,4). Sa venue nous offre un capital de confiance tellement grand que bon nombre ont du mal à y croire, un capital de confiance pour traverser autant que pour assumer nos existences individuelles et notre histoire collective dans leurs aléas comme dans leurs crises.

Quand les crises ouvrent des perspectives

À ce propos, j’ai toujours eu du mal à me ranger du côté de ceux qui usent et abusent du mot « crise ». Le Petit Robert nous rappelle que le terme a principalement trois significations. La crise signifie tout d’abord la phase d’une maladie caractérisée pour un changement décisif, en bien ou en mal (crise d’arthrose). Le mot signifie ensuite une manifestation émotive soudaine et violente (crise de nerfs). Il signifie enfin une phase grave dans l’évolution des choses, des idées, des évènements (crise économique). Dans le champ ecclésial, l’abus du concept de crise traduit autant qu’il trahit un attachement implicite à un âge d’or révolu ou pour le moins une nostalgie du passé.

La crise de l’institution matrimoniale véhicule dans nos esprits la rémanence d’une image du couple et de la famille, au risque d’oublier qu’un des facteurs qui l’a déterminé, c’est la revendication légitime de la dignité féminine. Cette crise a au moins le bénéfice de dépasser le patriarcalisme. Elle ouvre la perspective de la parité dans le couple.

La crise des vocations véhicule une référence à un mode de recrutement où, à défaut de donner sens à sa vie ou de l’investir avec passion, on trouvait un statut social. Elle manifeste ou, pour le moins, elle se dit dans un contexte radicalement différent de la chrétienté révolue. Cette crise a au moins le bénéfice de dépasser la focalisation sur le sacerdoce des prêtres. Elle ouvre la perspective de la diversité des ministères.

La crise de la paroisse diagnostiquée au moins depuis septante ans véhicule elle aussi chez beaucoup de fidèles, pasteurs y compris, l’attachement à une sociabilité ecclésiale révolue. Elle a au moins le bénéfice de dépasser la vision d’un service d’encadrement de la population pour satisfaire ses besoins religieux. Cette crise ouvre la perspective d’un christianisme de choix auquel le pape Benoît XVI nous invitait vivement. Être chrétien, le devenir et le rester est plus que jamais une question de décision.

La crise de la pédophilie véhicule le silence assourdissant qui prétendait couvrir la honte des familles devant l’éventuelle mise en lumière de ces abus. Dans sa lettre au peuple de Dieu du 20 août dernier, le Pape François va jusqu’à parler de « culture de mort » pour qualifier l’intrusion dans l’intimité des personnes par abus de pouvoir et abus de conscience. Chez saint Jean-Paul II, l’expression « culture de mort » désignait les différentes atteintes à la vie et à la dignité humaine – atteintes qui, selon lui, résultent de l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme et déterminent une véritable structure de péché (Evangelium vitae n°21). Cette crise a au moins le bénéfice, de dépasser un statut privilégié du clergé n’ayant de comptes à rendre à personne. Cette crise ouvre la perspective d’un exercice du pouvoir ecclésiastique qui abandonne sa position de surplomb pour répondre de ses actes.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Ces crises comme bien d’autres sont des évènements ou des tournants salutaires. Elles sont salutaires si nous cessons de les vivre dans une fuite vers le passé – ou même dans une fuite en avant – pour nous protéger du présent. Celui-ci n’est-il pas en revanche le cadeau que Dieu nous fait de sa présence pour affronter la réalité, assumer les difficultés et les conflits, accepter nos limites et traverser avec courage notre quotidien.

Tout cela nous éloigne du romantisme de Noël mais nous rapproche du prophétisme de la Nativité. Celui que les prophètes ont annoncé, celui que la vierge attendait avec amour, celui qui est déjà venu nous ouvrir le chemin du salut nous conduit à accueillir l’indéfectible fidélité de Dieu, de la crèche au crucifiement. Telle est la joie de Noël. »

Alphonse Borras, vicaire général