Le Noël du détenu « 6316 » 

Publié le mardi 04 décembre 2018

À Noël, en prison, quand l’Étoile se glisse entre les barreaux et dans le cœur des hommes, il se passe des choses étonnantes… En voici une, arrivée au détenu « 6316 », racontée par Frédéric Grätz, aumônier à Lantin. 

Je m’appelle 6316. Je ne vis plus chez moi. D’ailleurs, ai-je déjà eu un «vrai» chez moi où, à Noël, ma famille se serait rassemblée autour d’un sapin scintillant, d’où je serais sorti pour me rendre, habillé comme je veux, en compagnie de qui je veux, à un réveillon «dehors», voire à une messe de Noël? Ai-je déjà pu faire la fête autrement que dans l’angoisse d’un parent absent, ou violent, d’un mauvais coup à préparer, d’un produit à trouver, en urgence, d’une compagne ou d’un compagnon en dérive, d’une culpabilité dévorante «parce que j’ai fait du mal» et que je m’en suis rendu compte «trop tard»? 

Sans doute y-a-t-il eu autrefois une sorte de chez moi, mais j’en ai égaré le chemin… 

À présent, j’habite l’ombre. L’ombre ceinturée de murailles, bardée de grilles dont je n’aurai jamais la clé. Je vis dans une cellule marquée à mon nom, pardon, à mon numéro. Je connais peu mes voisins. Je me méfie des gardiens. La plupart du temps, je suis seul face à ma colère, à mes manques, à tous mes manques, à mes amours enfuis ou trop distants. Alors, en silence, il m’arrive de prier… 

Mais prier qui? Et comment? Tant de démons m’empêchent de me mettre à genoux et d’étancher ma soif de réinventer ma vie, de, comment dire? de «ressusciter». 

Voilà un drôle de mot. Je l’ai entendu à la messe à laquelle j’assiste à la chapelle de la prison. On m’y parle de Jésus. Est-ce lui que je dois prier? Lui qui fut un bébé, né il y a longtemps, dans une sorte d’étable. Est-ce raisonnable de prier «quelqu’un» né comme ça? 

 Imaginons que ce soit vrai. Que ce petit enfant puisse me ressusciter. Qu’ai-je à perdre, moi qui ai déjà tant perdu, qui ai tant fait perdre à des innocents? 

 Il suffit d’accepter l’invitation «d’aller à la messe de Noël» organisée par l’équipe d’aumônerie.  

Nous y voilà, descendus en troupeau de nos sections, encadrés par quelques agents. La chapelle est illuminée, la crèche dressée au pied de l’autel. Les invités «extérieurs» sont déjà là. J’en reconnais quelques-uns. Je me réjouis de leur parler. Je sais qu’ils ont, comment dire? de la sympathie pour le mouton noir que je suis. Sur des tables nappées de papier, une collation s’efforce de jouer au banquet festif. 

L’aumônier s’approche de moi. Il me demande si je suis d’accord de «porter le petit Jésus à la crèche», quand ce sera le moment. J’hésite. On va me prendre pour qui? Je regarde l’enfant de plâtre posé sur une table dans le fond de la chapelle. Pourquoi pas? Il a l’air si seul… 

On s’installe. Je me mets près de 6317, un pote qui risque de ne plus l’être parce qu’il a mal parlé de ma mère. Quand un chant s’élève, la messe commence. Je fais ce qu’on m’a demandé de faire. 

19h30, la messe est finie, il ne reste rien de la collation. Pas le temps de s’attarder sur un parvis inexistant. Les gardiens appellent. Il faut remonter sur sections. Tout de suite.  

Je m’appelais 6316. Je suis dans ma cellule. Je lève les yeux au ciel. N’est-ce pas là qu’Il se trouve? Non. Il est dans la crèche. Je le sais, c’est moi qui l’y ai mis. Je me suis même agenouillé devant Lui. Nous nous sommes regardés. Et Lui, l’enfant de plâtre, a dit à l’enfant que j’aurais voulu être: «Je t’aime…» 

 Alors je me mets debout, je tape sur le mur qui me sépare de 6317 et je lui crie: «Joyeux Noël, mon frère!»  

Frédéric GRÄTZ, aumônier à la Maison de peine de Lantin