En psychiatrie, j’ai rencontré des chercheurs de Dieu !

Publié le jeudi 19 novembre 2020

Après 33 ans de mission au service du monde de la santé, des personnes atteintes de handicap, des aumôneries en milieu psychiatrique, l’abbé Benoît LEJEUNE prend une retraite bien méritée. Nous ne voulions pas le laisser partir sans l’écouter une dernière fois. Lisez l’interview complète en cliquant sur cette annonce.

Comment découvre-t-on un terrain de mission aussi particulier que celui de la psychiatrie ?

Il y a 33 ans, quand le vicaire épiscopal de l’époque me l’a proposé, j’ai accepté cette nouvelle mission en milieu psychiatrique pour laquelle je n’avais aucune formation. Moi je ne connaissais pas du tout le monde de la maladie mentale. Je travaillais dans le monde des personnes handicapées. Il n’y avait même pas de littérature sur le sujet. A part peut-être Maurice BELLET ou Denis VAES… Ce n’était pas des thèmes qu’on abordait. On a beaucoup parlé d’avortement, d’euthanasie… ces questions étaient vraiment sur le boisseau.

D’autre part, l’Eglise n’est pas très bien perçue par le monde de la psychiatrie et de la science, parce qu’on croyait que l’Eglise était un des lieux qui réactivait les délires. On a eu par exemple, à Liège, la visite du Père TARDIF qui est venu avec des groupes charismatiques. Quelque part, ce mouvement qui accentuait la guérison automatique a provoqué des dégâts dans nos hôpitaux. Il a fallu réparer…

Les lieux de questionnements ‘foi et psychiatrie’ ont toujours fait peur à l’Eglise. Je crois que les sciences humaines font peur à l’Eglise. L’Eglise se sent questionnée. Moi je pense que c’est une possibilité, non pas d’abimer le visage de Dieu, mais de le corriger et de le rendre plus beau. J’ai eu l’occasion de rencontrer Françoise DOLTO durant mes cours à Paris. Elle montre bien dans ses bouquins « la foi au risque de la psychanalyse ». La psychanalyse n’abime pas mais redéveloppe cette idée que notre Dieu est un Dieu de désir. Dieu ne vient pas combler un besoin.

Est-ce qu’un aumônier ne se sent pas un peu perdu dans ces grosses institutions de soin ?

Nous sommes dans un milieu sécularisé. C’est une chance parce que c’est un lieu où on doit réapprendre à vivre pleinement notre humanité. Et dans cette humanité, il y a des chercheurs de sens, humain, et à côté de cela des chercheurs de ce que peut être Dieu. Parfois, la foi a été abimée par le discours de l’Eglise. On a mal parlé de Dieu. Il est bon de redire dans ces lieux que la Bonne Nouvelle vient de l’Evangile.

On doit travailler, en collaboration, en partenariat avec d’autres. Nous ne sommes pas les seuls. Nous n’avons pas la réponse à tout. C’est en collaborant avec d’autres que réciproquement, nos ponts de vue s’enrichissent. Eux sont dans le domaine de la psychiatrie, de la psychologie et nous, nous sommes dans un regard autre. Même si leur vécu est traversé par une pathologie mentale, leur vécu peut être celui d’un chercheur de Dieu. Même si ça les étonne.

Dans ce milieu, il faut le temps de s’apprivoiser. Comme dans le Petit Prince, il faut le temps parce que quand nous arrivons nous représentons une certaine image de l’Eglise. Et cette image de l’Eglise a fortement été abîmée quand on a parlé des abus de l’un ou l’autre. Certains ont mal vécu leur foi et en ont des stigmates. Il faut en être conscient car dans certains milieux, subsiste encore une agressivité et nous servons de bouc émissaire. Il faut se dire qu’il y a peut-être là aussi un chemin car l’accompagnement, ce n’est pas uniquement au niveau des patients mais aussi du personnel. Quand je dis personnel c’est infirmiers, psychiatres, assistants sociaux, personnel d’entretien, ouvriers de la technique… sans oublier l’accueil ! Pour moi, dans un hôpital, l’accueil est un lieu important. Nous sommes là de passage et eux sont là tout le temps avec les patients.

Et au quotidien, comment se vit votre mission ?

Ma vie d’aumônier s’articule toujours autour de 3 axes (pas nécessairement chronologiques) :
– Le temps de l’amitié, important dans toute pastorale. Cela rejoint le récit des disciples d’Emmaüs, qui est un de mes textes préférés. C’est le temps de la rencontre de l’autre. On le reçoit comme une personne certes habitée par sa psychologie ou sa maladie mentale, mais jamais réduite à sa maladie.
– Le temps de la parole, du compagnonnage : on marche avec l’autre, on essaie de l’écouter et de créer un partenariat. Quelles sont les questions qu’il m’apporte, les interrogations ? Donc là c’est le temps de l’accompagnement, un temps plus long.
– Le temps de la célébration. Je ne parle pas uniquement dans les termes liturgiques. Dans toute vie, il y a des moments de célébration. Célébrer, c’est reprendre la vie en lui donnant sens. L’eucharistie le fait par rapport à Jésus en reprenant des paroles.

Ce sont des rencontres qui m’animent, souvent décapantes ! Si je veux rejoindre l’autre, je dois le rejoindre là où il est. Et peut-être utiliser des mots qui vont avoir une résonnance dans son cœur et dans son esprit. Moi-même, je me suis dit qu’il y a des prières que je ne saurais plus dire. Une chose qui m’a toujours touché : voir combien les personnes sont soucieuses les unes des autres. Dans ce milieu de souffrance, il y a une connivence entre eux. Il y a un grand respect de l’autre. Quand quelqu’un n’allait pas bien, un autre demandait si on pouvait prier pour lui. Même s’il y avait des comportements inadéquats, je ne devais pas faire de remarque.

Est-ce différent de la paroisse ?

Oui, ce sont des pastorales spécialisées. On les regarde avec un œil dubitatif parce que ce sont des pastorales qui questionnent. La maladie mentale est présente partout. Dans toute famille quelqu’un a été atteint par une dépression, de l’alcoolisme ou d’autres questions, … Personne ne veut pas trop parler de ça, comme des stigmates.

Ce n’est pas facile de créer des passerelles parce que la paroisse prend le « grand public » et hésite à aborder encore cette question supplémentaire. Alors qu’en fait, moi je rêve, qu’on crée ces passerelles. On rencontre dans nos paroisses des gens perturbants ou délirants, qu’est-ce qu’on fait ? Ce serait bénéfique de créer des passerelles plutôt que de dire chacun s’occupe de ses pastorales. Essayons plutôt de faire ensemble car l’être humain, il est complexe, parfois hospitalisé, parfois il retourne dans sa paroisse.

Et ça aiderait aussi… combien de famille se sentent stigmatisées parce qu’il y a un fils ou un mari qui est hospitalisé et que l’on regarde. Ça permettrait un autre éclairage et un autre regard sur ces familles. Heureusement il y a l’asbl SIMILES qui organise des groupes de paroles, ou les gens peuvent aller dire leur souffrance d’avoir un enfant ou un mari hospitalisé. Et là, dans ce lieu d’écoute, ils repartent autrement. L’Eglise devrait avoir aussi des lieux où l’on peut se dire. C’est un souhait.

Un souhait de clôture ?

Je rêve parfois qu’on réécrive de belles paraboles pour aujourd’hui. J’ai vécu dans ces lieux-là de belles paraboles, comme si l’Evangile se revivait aujourd’hui. Avec des situations d’aujourd’hui… le Christ parlait de poutre, parce qu’il était dans l’atelier de son papa ; s’il parlait du sel, c’est parce qu’il voyait sa maman cuisiner… si le Seigneur revenait aujourd’hui, il parlerait peut-être du smartphone. Il parlerait de choses très concrètes dont on ferait de belles pages d’évangile.

Moi, ils m’ont apporté… je ne dirais peut-être pas plus… on s’est apporté mutuellement. C’est ensemble qu’on construit quelque chose et qu’on essaie de tenter de donner une image, une autre image d’un Dieu d’amour.

J’aime bien le thème d’un Dieu qui nous aime d’un amour étonnant et bouleversant. Si ça peut nous aider à vivre aujourd’hui, c’est ça qu’on a envie de transmettre aux patients.

Merci à vous !

Propos recueillis par Xavier LAMBRECHT