Action Damien à Eupen : combattre la maladie et ses préjugés 

Publié le mercredi 23 janvier 2019

Ces 25, 26 et 27 janvier marqueront le sommet de la campagne de l’Action Damien, qui lutte contre la lèpre, la tuberculose et les dégâts collatéraux. Si le personnel local supervise les actions, décisions et financement émanent de Belgique vers les institutions. Rencontre avec Lieve Deckers de la Pater Damian Sekundarschule à Eupen.

Enseignante à la retraite de la Haute école pédagogique pour futurs instituteurs à Eupen, Lieve Deckers, bénévole, membre du CA et de l’AG d’Action Damien, représentant la Communauté germanophone, a le verbe coloré pour parler de la lutte contre la lèpre et la tuberculose. Un tempérament de feu pour une cause qu’elle connaît et défend avec becs et ongles, en cherchant à améliorer le rendement de son travail de titan.

Quel est le rapport entre l’Action Damien et l’école du même nom?

Voici une vingtaine d’années, quand les écoles catholiques pour filles et garçons d’Eupen ont fusionné, on a trouvé une proximité entre le projet de l’école et l’action du Père Damien. On retrouvait dans l’établissement les valeurs de l’engagement de ce dernier. Moins de dix ans plus tard, l’Action Damien a proposé à l’école d’envoyer au Bangladesh un élève de 5e secondaire, un professeur et un journaliste de la presse locale, un triangle d’or qui a permis d’avoir des relais diffusant autour d’eux ce qu’ils ont vu et entendu. Aujourd’hui les voyages découvertes – payés par l’Action Damien – se poursuivent sur la même base, avec un trio de témoins, mais en changeant chaque année de diocèse. L’école choisie s’engage à vendre, le dernier weekend de janvier et pendant 2 ans… au moins, les pochettes de marqueurs quatre couleurs (7 euros).

Animations, explications

Qu’est-ce qui se passe concrètement sur le terrain?

Chaque année, l’école Père Damien vend des marqueurs pour l’opération après avoir bénéficié d’une animation scolaire sur le sujet. Un film est tourné annuellement dans un des 14 pays où se déroule notre action concentrée sur les deux maladies contres lesquelles nous luttons : la lèpre et la tuberculose. Avec l’apport d’un dossier pédagogique, il est dès lors possible d’ouvrir une discussion en classe sur le sujet. De plus, 40 animateurs bénévoles se déplacent gratuitement dans toutes les écoles (nous sommes pluralistes) – il suffit d’en faire la demande – en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Cette sensibilisation des jeunes est un gage d’avenir, un germe qui portera de beaux fruits quand ils passeront à l’âge adulte.

Où est née cette action?

Voici un demi-siècle, suite au reportage-témoignage du journaliste français Raoul Follereau, fut instituée la Journée mondiale de la lèpre. Depuis plus de 10 ans, des élèves de 1e et 2e années secondaires et parfois même de primaire, vendent – comme partout en Belgique – ces pochettes de marqueurs. Beaucoup répondent à notre appel et participent aussi à l’action. Des dons sont recueillis dans une enveloppe, soit remise en main propre avant les messes et recueillie à la fin de celles-ci, soit via journal paroissial ou toutes-boîtes.

Comment travaille Action Damien?

Si nous collaborons avec les gouvernements de 14 pays – dont l’Inde, le Nicaragua, le Niger, le Népal, la République démocratique du Congo… – nous ne donnons jamais d’argent aux gouvernements. Mais nous n’avons pas non plus de Belges expatriés sur place; nous travaillons avec du personnel local. Lui seul est capable d’aller dans les villages, de trouver où se cachent les malades, les rejetés par leurs amis, leur famille parfois… Bien sûr, de Bruxelles, l’un ou l’autre responsable visionne sur place ce qu’on peut faire. Mais toutes les actions ponctuelles, directes, dépendent du personnel local.

Lieve Deckers (3e personne en partant de gauche) entourée de Sénégalais. Photo prise dans un village d’insertion sociale où Action Damien est engagé depuis un an.

Des maladies qui font des rejetés

Quel danger représente la lèpre?

L’Organisation Mondiale de la Santé a classé la lèpre aujourd’hui parmi les maladies principales à combattre. On a cru, voici une dizaine d’années, qu’elle était éradiquée et sous contrôle; elle ne figurait plus dans des relevés. Or, on recense de nos jours quelque 200.000 cas par an. Déjà au Moyen Âge cette maladie signifiait l’exclusion de la société et même parfois de la famille. Il en va de même aujourd’hui alors qu’après deux semaines de prises de médicaments, le malade n’est plus contagieux et peut être guéri (même si les mutilations que la maladie peut engendrer resteront à jamais). Il faut lutter contre la stigmatisation dont est victime le malade. Il est rejeté, va souvent se terrer, se cacher. Cette lutte contre la stigmatisation du lépreux figure en toutes lettres sur le drapeau de l’Action Damien. Et les jeunes – parfois harcelés dans leur classe, dans un groupe – comprennent très bien ce qu’engendre ce comportement de rejet.
Si les lépreux sont cachés par leur famille, s’ils s’isolent eux-mêmes, on ne peut pas les soigner, ils ne seront jamais traités et donc toujours contagieux.

Et quid de la tuberculose ?

Cette maladie fait à l’heure actuelle de nombreux morts dans les pays où nous agissons. Après un an sans traitement on meurt généralement. Et si le tuberculeux arrête son traitement – faute d’argent souvent –, il devient multi-résistant. Il faut donc des antibiotiques, des traitements plus complexes et donc plus onéreux pour le guérir. Nous avons financé la construction, le fonctionnement et les médicaments pour ces malades d’un hôpital à Kinshasa.
Je souligne que chez nous, ils ne doivent jamais payer s’ils n’ont pas les moyens de le faire même si dans certains pays, les us et coutumes veulent qu’on paie parfois un tout petit quelque chose.

Comment réinsérer quelqu’un qui est guéri ?

On s’est rendu compte voici une dizaine d’années que si un homme, par exemple, était guéri de la lèpre, s’il retrouve la santé après avoir été longuement isolé du monde, il a perdu le contact avec sa famille, son village, le travail. Action Damien a dès lors développé ce qu’il nomme son « projet de base », soit réintégrer les anciens malades. Et cela peut passer par la location d’un local pour ouvrir un commerce, l’achat d’une machine à coudre pour installer une cordonnerie, faire construire par une entreprise locale une petite habitation pour la famille. Et là encore une fois, ce n’est pas à Bruxelles que la décision est prise mais bien par les collaborateurs locaux.

Propos recueillis par Thierry De Gyns