L’orgue et la liturgie dans le diocèse de Liège

Rencontre de Mgr Jean-Pierre Delville avec les organistes

Espace Prémontrés, 26 mai 2019

 

Chers Amis Organistes,

Journée un peu spéciale pour se rencontrer ! On est un peu coincé entre les élections, les prestations musicales, les obligations familiales… Vous me direz peut-être que les organistes sont habitués à être coincés entre différents impératifs, entre le curé, le chef de chœur, l’assemblée, le responsable de la liturgie, le conseil de fabrique, le lecteur de CD…

Peut-être pourrais-je commencer par un petit témoignage ?

Ma découverte de la musique

Comment ai-je commencé comme organiste ? J’avais 8 ans ou 9 ans quand j’ai commencé le piano. Mes parents m’ont raconté plus tard que j’avais insisté pour avoir un piano : « On a été étonné de ta demande : personne ne joue du piano dans la famille. Mais comme tu insistais on a dit oui et on a acheté un vieux piano à 3000 francs belges ». Ce n’était pas une trop grosse dépense : imaginez que 3000 francs belges, aujourd’hui cela équivaut à 75 euros… Je me suis donc passionné pour le piano ; il faut dire que je voyais régulièrement un piano chez mon oncle ; et son fils Guy, mon cousin, jouait du Lizst sur ce piano. Cela me fascinait pour le côté dramatique et puissant de cette musique.  On a placé le piano au deuxième étage de la maison, pour m’entendre le moins possible et me laisser jouer en paix. La mansarde avec le piano, c’est devenu mon petit paradis. Je pouvais m’épancher à l’aise. Je suis devenu volontiers improvisateur. J’ai suivi les cours d’une vieille dame, de mon village, Mlle Marie Laport ; j’ai commencé à jouer les sonates de Mozart. C’était mon compositeur favori et je me suis passionné pour lui. Mon père avait acheté le disque avec la vie de Mozart racontée par Gérard Philippe ; je l’ai écouté des centaines de fois avec beaucoup d’émotion.

Ma découverte de l’orgue

Entre-temps j’étais aussi acolyte à l’église de mon village d’Awans et ma professeure de piano était organiste. Un jour que j’étais acolyte et que j’attendais le début de la messe avec le curé, dans l’embrasure de la porte de la sacristie, je regardais le jubé qui était au fond de l’église. Et le curé m’a dit : « Un jour tu seras là-haut à l’orgue ». Je n’osais pas le croire, cela me semblait trop beau… Puis j’ai osé demander à ma professeure de piano de me montrer l’orgue et de m’apprendre à en jouer. Elle me l’a permis ; et évidemment je me suis vite débrouillé tout seul. L’orgue était un Clerinx de 1850 environ, un instrument de très bonne qualité. J’ai appris à jouer du pédalier, sur un pédalier d’une octave et demi seulement. Mon plaisir était de tirer le jeu de trompette, parce qu’il était clinquant. Cela effrayait ma professeure, qui ne l’utilisait jamais et qui jouait de l’orgue à la manière de l’harmonium. Puis arriva ce qui devait arriver : la professeure tomba malade et l’on me demanda de la remplacer à l’orgue ; j’avais 14 ans et je suis devenu l’organiste habituel de ma paroisse. J’ai commencé à participer aux répétitions de la chorale. J’aimais beaucoup accompagner les chants et entraîner la foule à chanter fort. J’aimais évidemment jouer des pièces d’orgues aux moments creux de la liturgie, à l’offertoire, à la communion, à la sortie. J’aimais beaucoup accompagner le chant grégorien, qu’on chantait à toutes les fêtes et régulièrement le dimanche, en tout cas l’ordinaire de la messe. C’était toujours un peu de tension avec le curé qui voulait chanter des ordinaires de messe en français alors que la chorale et l’organiste voulaient chanter les ordinaires en grégorien. À posteriori je plains le curé pour la résistance qu’on lui a opposée. Mais je puis difficilement dire que nous avions tort, vu la mauvaise qualité musicale des ordinaires en français…

Mes études d’orgue au Conservatoire

Un jour, je jouais un mariage à l’orgue et l’on avait invité un violoniste célèbre. Je lui dis que j’allais jouer comme sortie du mariage l’Alleluia de Haendel. Il m’a accompagné au violon. Puis il m’a dit : vous savez, cette pièce se joue beaucoup plus vite que vous ne jouez. Pourquoi n’allez-vous pas au conservatoire pour vous former ? Je retins la leçon et j’entrai au conservatoire à 16 ans, en 1967, quand je commençais la poésie au Collège S.-Servais. J’ai passé l’examen d’entrée en croyant que j’étais doué. Mais je me suis planté en jouant une fantaisie de Bach sur le grand orgue de la salle de concert du Conservatoire, où j’ai découvert pour la première fois de ma vie qu’il existait des pédaliers de deux octaves et demies… On m’a mis gentiment en première année. La professeure était Jeanne Demessieux ; la pauvre était gravement malade ; je ne la vis plus jamais, elle mourut dans l’année et nous eûmes comme professeur son remplaçant Jan Wolf, organiste de la Basilique Notre Dame de Maestricht. Nous l’aimions beaucoup ; dans notre classe il y avait en particulier Bernard Foccroulle et Gabriel Béghin, puis Anne Froidebise et Carlo Hommel. Nous espérions la nomination de Jan Wolf comme successeur de Jeanne Demessieux et nous craignions qu’on ne nomme à cette place le terrible Hubert Schoonbroodt. Et c’est ce qui arriva. Sauf que ce terrible professeur s’avéra rapidement être passionnant autant que passionné. Il donnait ses cours sur le temps de midi et on en oubliait de dîner. Il nous fit découvrir l’orgue à traction mécanique, il exigea l’achat d’un orgue d’étude mécanique pour la salle d’étude, il nous emmena voir des orgues anciens, et l’on fit passer les examens sur le seul orgue mécanique en bon état à Liège, celui de l’église de Saint-Nicolas-lez-Liège. Ce furent de belles années où Hubert Schoonbroodt m’a fait découvrir Bach, et la musique d’orgue ancienne ; il nous a fait pratiquer l’articulation des sons d’orgue, sur le modèle de l’articulation qu’on pratique sur le hautbois, son second instrument. C’est ainsi que j’ai pu obtenir mon prix d’orgue en 1972 lorsque j’étais à l’université en histoire. Entretemps ma vie prenait une tournure différente : un jour que, du jubé je regardais l’autel de l’église d’Awans, quelqu’un m’a dit : « peut-être qu’un jour tu seras là ! » Et c’est ce qui est arrivé, j’ai quitté le banc de l’orgue et je me suis préparé à occuper le siège du célébrant dans le chœur de l’église.

La musique comme langage

Qu’est ce que tout cela m’a apporté ?

Avant tout, une passion pour la musique. La musique est d’abord un moyen d’expression ; elle m’a permis d’exprimer mes sentiments, mais aussi de les partager et de les transmettre aux auditeurs. Elle est une communication, elle est un langage. Peut-être que j’ai investi toute ma sensibilité dans la musique et non dans une relation amoureuse et que cela a contribué à orienter ma vocation de prêtre. En tout cas, elle comporte un côté gratuit comme la foi chrétienne. Elle comporte un côté de beauté comme la foi chrétienne aussi. Elle m’ouvre à Dieu parce qu’elle est reçue d’abord comme un message qu’on n’a pas mérité, mais qu’on a reçu et auquel on est sensible. C’est pourquoi saint Augustin a dit : celui qui chante prie deux fois. Quand j’ai commencé à étudier la philosophie au séminaire, j’ai été frappé par un cours de philosophie de l’art, donné par Jacques Taminiaux, qui se basait sur la philosophie de Martin Heidegger et de son livre Holzwege, « Chemins forestiers ». Dans ce livre, le philosophe disait à propos de l’art : Das spricht. « Cela parle ». « Cela », c’est-à-dire à la fois le mystère, l’Autre, l’indicible, la musique, l’art, Dieu lui-même. J’étais séduit par cette idée d’un langage qui se donne à nous, qui nous précède, qui nous parle. Cela rejoignait mon idée de la foi chrétienne : là aussi Dieu parle, il est le logos, la parole ; il me parle par la prière, par la contemplation, par la rencontre, par l’histoire de ma vie ou l’histoire de l’humanité.

L’orgue et le chant dans la liturgie

L’orgue exprime particulièrement bien ce langage. Il a un côté englobant, il occupe le volume d’une église, il concrétise la présence divine, il est comme l’Esprit Saint ; en effet disait Jésus à Nicodème : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. » Ce côté entraînant se perçoit lorsque l’orgue accompagne le chant de l’assemblée. Je l’ai ressenti fortement à la messe chrismale cette année, lorsque je suis entré dans l’église à la fin du cortège des prêtres et des diacres. La foule chantait avec force et l’orgue la soutenait. Les tuyaux d’orgue me donnent parfois l’impression d’être les symboles de l’assemblée qui est dans l’église ; ils chantent comme les fidèles qui chantent ; dans leur diversité de taille et de timbre, ils reflètent la diversité des gens qui peuplent l’église. Ils répondent au prêtre en portant le chant de l’assemblée : cela je le ressens bien quand je suis à l’église S.-Jacques à Liège. L’orgue est au fond de l’église, il est loin de l’autel et pourtant il porte l’assemblée parce qu’il dialogue avec le célébrant ou avec le soliste.

L’orgue comme acteur spécifique dans la célébration

Outre cette dimension de l’orgue comme un soutien du chant de l’assemblée et un double de la communauté, il y a la fonction de l’orgue comme interprète de la musique spécifique de l’orgue. Celle-ci peut inspirer la prière du fidèle en développant le sentiment que la liturgie suscite ; cela demande de la part de l’organiste une sensibilité au sens de la liturgie du jour et une occasion de l’exprimer, pendant un moment de silence que l’orgue vient meubler. Ces moments sont malheureusement devenus assez rares dans la liturgie et sont devenus assez courts. Ils étaient beaucoup plus longs dans la liturgie ancienne, par exemple durant les encensements du prêtre, après la consécration, etc. Cependant il arrive qu’on ait des surprises encore aujourd’hui : de longs moments creux qui se prolongent, par exemple parce qu’un cortège dure longtemps. J’ai vu cela à l’enterrement du cardinal Danneels. Le cortège de vénération du corps a duré une demi-heure. L’orgue a dû beaucoup jouer, peut-être même improviser.

La capacité d’improviser est importante pour l’organiste ; il s’agit régulièrement de prolonger un chant par un moment d’improvisation dans le même style, parce que le geste liturgique n’est pas terminé alors que le chant est fini. C’est le grand avantage de l’orgue sur le CD. Nous le savons, le CD est l’ennemi de l’orgue. L’orgue est vivant et s’adapte avec souplesse à de nombreuses situations, alors que le CD est plaqué sur une situation de façon artificielle. Le CD a même parfois le don de neutraliser l’assemblée. Je l’ai vu à une messe au Collège S.-Servais. Personne n’était prévu pour chanter et de bons pères avaient prévue des CD de chants connus qu’il n’y avait qu’à suivre en chantant avec. Eh bien quand on a réussi à lancer le CD après quelques gros ratés, on a entendu les chants tellement bien chantés sur le CS que personne n’a osé ajouter sa voix à ces chants angéliques. Résultat : personne n’a participé et on a écouté tout gênés des chants sur CD. On ne savait plus si on était à une liturgie ou dans un living.

Les défis à relever

Comment évaluer la situation actuelle de l’orgue dans la liturgie ? Il me semble qu’il y a plus de bons instruments qu’autrefois et plus d’instruments en bon état. Par rapport à ma jeunesse, il y a à Liège les orgues restaurés des bénédictines, de S.-Jacques, de Ste-Marie des Anges, de S.-Barthélemy. Évidemment il y plus encore qui attendent patiemment une restauration. Le travail à fournir est encore énorme, à commencer par la cathédrale. Le nombre d’organistes de bon niveau reste important. Mais ce qui est plus problématique est la place qu’on leur accorde dans la liturgie. Je trouve que l’orgue est irremplaçable pour l’accompagnement du chant, pour l’improvisation et pour l’insertion des pièces musicales dans la liturgie. Trop souvent, spécialement quand je célèbre des confirmations, je vois que l’orgue est abandonné, au profit d’un petit orchestre de circonstance, accompagné par un synthétiseur. Certes c’est lié à des circonstances particulières. Je découvre aussi régulièrement de bonnes surprises, d’excellents organistes et de très beaux instruments, surtout dans l’est du diocèse.

Évidemment on pourrait se demander si l’orgue est intrinsèquement lié à la liturgie romaine. En Afrique, il n’y a guère d’orgue mais il y a de très beaux chants quand même. Cependant notre culture est marquée par des chefs d’œuvre musicaux écrit pour orgue, à commencer par les œuvres de Bach. Or nous découvrons que notre musique se mondialise : regardez qui gagne le concours de musique Reine Élisabeth : ce sont tous des Asiatiques ! Ils connaissent mieux notre musique que nous ! De même notre musique d’orgue peut-elle aussi avoir une valeur universelle. Les choses peuvent se développer : rappelez-vous que Bach est resté méconnu pendant plus de 100 ans avant d’être vraiment redécouvert et popularisé. Sa musique est devenue une source de spiritualité qui n’a pas fini de révéler ses mystères et ses beautés. J’en ai parlé avec joie durant ce carême avec B. Foccroulle dans une conférence à la cathédrale.

Sur ce, j’arrête mon discours. Je vous remercie de tout cœur pour votre engagement au service de la musique, de la prière et de la foi. Merci à Anne Froidebise d’avoir organisé cette rencontre avec la Commission diocésaine des orgues, au chanoine Eric de Beukelaer pour l’avoir patronnée avec le Vicariat des affaires juridiques et temporelles et à l’abbé Olivier Windels d’y avoir participé au nom du vicariat Annoncer l’évangile et du Service diocésain de la liturgie.

Je serai heureux que vous me fassiez maintenant part de vos expériences, de vos observations, de vos questions et de vos suggestions. On en a bien besoin pour développer notre qualité liturgique et l’expression de notre foi.

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.