« Adam, où es-tu ? »
Réaction à la synthèse du processus synodal par
Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 Assemblée synodale, Cathédrale de Liège, 6 juin 2022

Aujourd’hui, nous fêtons Marie, mère de l’Église. Cette fête a été instituée par le pape François, au lendemain de la Pentecôte, parce que Marie était présente avec les disciples à l’événement du don de l’Esprit Saint à la Pentecôte. À la messe de ce jour, on entend en première lecture l’extrait du livre de la Genèse (Gn 3, 9-15) qui parle de la femme qui vaincra le serpent. On y trouve aussi la fameuse phrase adressée par Dieu à Adam au Paradis : « Adam, où es-tu ? » Cette dernière phrase a fait couler beaucoup d’encre et nous donne à penser. Elle est populaire parce qu’elle a donné son nom à un jeu d’enfants, le jeu de cache-cache « Adam, où es-tu ? », où un enfant, les yeux bandés, doit essayer de retrouver les autres qui répondent : « Ici ! »

« Adam, où es-tu ? », « Église, où es-tu ? », « être humain, où es-tu ? » :  ce sont aussi des questions que nous nous posons dans ce processus synodal. Dans les réponses au questionnaire, on note beaucoup d’insatisfaction sur le cléricalisme de certains prêtres, la distance de l’institution, le peu de place pour les femmes, le manque de formation des chrétiens ; et j’ajouterai : la mauvaise circulation de l’information. Nos temps sont difficiles : on a vécu deux ans de pandémie de Covid ; puis on endure la guerre en Ukraine, en pleine Europe, et cela se répercute sur les finances de chacun et sur la situation du monde entier.

« Adam, où es-tu ? » : cette question a fait réfléchir Origène (185-254 env.), un père de l’Église d’Alexandrie en Afrique, sur les questions et les situations qui semblent insolubles ou incongrues. Origène découvre que ces situations nous invitent à creuser les questions, au-delà de nos évidences et au-delà des contradictions apparentes. Il écrit ce qui suit :

« Lorsque Dieu est représenté (Gn 3,9) se promenant l’après-midi dans le jardin et Adam se cachant sous l’arbre, personne certainement ne doutera, à mon avis, que tout cela est exprimé par l’Écriture de façon figurée, afin d’indiquer par là quelques mystères[1] ».  D’ailleurs, ajoute Origène, « Quel homme sensé pensera logique de dire [à propos du récit de la création] qu’il y eut un premier et un second et un troisième jour, dans lequel on distingue un soir et un matin, sans soleil ni lune ni étoiles, et même, le premier jour sans ciel ? »

Origène conclut : « Tout cela a été dit pour montrer que le but de l’Esprit Saint, qui a daigné nous donner les Écritures divines, n’est pas de nous permettre de nous édifier à partir de la seule littéralité dans tous les passages, car fréquemment nous saisissons son impossibilité et son insuffisance, parce qu’elle exprime parfois non seulement des choses déraisonnables, mais même des choses impossibles : le but de l’Esprit Saint est de nous faire comprendre que dans la trame de cette histoire visible sont tissées certaines choses qui, considérées et comprises d’une façon plus intérieure, expriment une loi utile aux hommes et digne de Dieu (3,4)  ».

Cette position d’Origène sur la lecture de la Bible peut être élargie à toute la vie chrétienne : quand nous affrontons une situation qui nous paraît impossible à solutionner, nous ne devons pas tourner la page ni tenter de l’éviter. Il vaut mieux affronter le problème comme une question ouverte dans laquelle l’Esprit nous parle. Par exemple, le sacerdoce des femmes est impossible dans le cadre actuel ; mais par cette question du sacerdoce des femmes, Dieu nous interpelle sur la situation de la femme et la situation des ministères d’une façon nouvelle. « Adam, où es-tu ? » : la question anthropologique que nous pourrions nous poser est : « Toi l’être humain, où es-tu ? Que fais-tu de ton humanité ? » Ou encore voyons-nous que dans la trame de notre histoire visible sont tissées certaines choses invisibles, qui indiquent la présence de Dieu ?

À la lumière de cela, je me propose de relever deux problèmes et de proposer deux pistes de solution.

1. Synodalité peu pratiquée

Je constate que d’après de nombreuses réponses, la synodalité est peu pratiquée. On s’indigne à juste titre des lacunes de l’Église actuelle et des abus de pouvoir ou des abus sexuels qu’on y a constatés. Cette indignation mérite d’être rencontrée et peut déboucher sur une relance de notre Église. À côté de cela, je remarque que les réponses au questionnaire font l’impasse sur des réalités diocésaines de type synodal, qui méritent donc d’être mieux connues. J’en cite quelques-unes:

La place des femmes: plusieurs femmes font partie du Conseil épiscopal, soit la plus haute instance gouvernementale du diocèse; plusieurs femmes occupent des responsabilités importantes au sein de la Curie diocésaine; plusieurs femmes dirigent des Unités pastorales en qualité de coordinatrices selon le canon 517,2°. Il est évident que ce rééquilibrage est appelé à s’étendre et s’approfondir. Voici ce que disaient certaines femmes à une rencontre synodale interdiocésaine : « On associe un peu trop le pouvoir à l’homme ; la femme exerce un pouvoir, mais sur le côté, c’est elle qui transforme ; au tombeau, ce sont les femmes qui sont là ; il faut s’affranchir de la maternité pour voir toute la féminité…  Comme l’écrit François de Muizon : « l’homme et la femme, c’est l’altérité fondatrice ».  Les femmes sont un peu victimes  — comme l’est aussi la nature. Elles ont un rôle particulier et mystérieux, elles président à la vie et à la mort, elles mettent les couches et les linceuls ».
Les personnes homosexuelles: je fais le même constat de carence d’information. Or, des personnes ouvertement homosexuelles occupent des responsabilités diocésaines ou sur le terrain. Le diocèse a publié un document sur l’accueil des couples homosexuels. Ce n’est pas parfait, mais rien de cela ne semble connu par ceux qui répondent.
Une Église trop hiérarchique : ici aussi, je ne trouve rien dans les réponses sur les nombreuses instances synodales – bien imparfaites, mais non point réelles – déjà présentes dans le diocèse. J’en cite quelques-unes:
A. La forte pression mise pour que chaque Unité pastorale ait une « équipe pastorale » co-responsable et un Conseil d’Unité Pastorale, qui soit le lieu de consultation du terrain.
B. Le fait que tous les vicariats du diocèse aient également de telles équipes, constituées de prêtres, diacres et laïcs hommes et femmes.
C. Le rôles des « attachés du chantier paroisse », souvent des laïcs, qui font le lien entre les Unités pastorales et le diocèse… Une fois encore, la synodalité n’est pas aboutie, mais il est étonnant que ces initiatives ne semblent pas connues de ceux qui répondent.
D. Un nouveau vicariat a été créé justement pour accompagner les acteurs pastoraux. Il est dirigé par une femme, Dominique Olivier, mais n’est pas mentionné dans les réponses.

Conclusion: Je propose de publier un texte post-synodal, qui mette en valeur le chemin déjà parcouru, afin de le faire connaître et qui indique le chemin encore à parcourir. Il faut aussi  favoriser l’institution de nouveaux ministères ; ce serait utile de créer un Conseil pastoral diocésain, constitué essentiellement de laïcs.

2. Le cléricalisme

Il est indéniable qu’une culture cléricale existe encore dans le diocèse, tant dans le chef de certains prêtres que de laïcs devenus plus cléricaux que les curés d’antan. Le cléricalisme, c’est l’abus de pouvoir de la part des clercs.

– Une façon efficace pour lutter contre ce cléricalisme est une politique du mandat, qui fait en sorte que personne ne se sent propriétaire d’une mission. À ce beau principe s’oppose cependant une dure réalité: beaucoup de prêtres pleurent pour trouver des personnes disposées à prendre part active à la vie de l’Église locale et n’en trouvent guère. Avec des couples qui travaillent tous les deux, le temps manque aux parents et souvent aussi, aux grands-parents, qui pallient au manque de disponibilité des parents. Comment développer une culture de l’appel? 
– Les prêtres accueillis dans le diocèse ont parfois de la difficulté avec la culture plus horizontale d’Europe occidentale. Constatons cependant que certains l’ont pleinement intégrée et que des prêtres autochtones se conduisent parfois bien davantage en curés tout-puissants. Le Bilan de Potentiel et les stages probatoires tentent cependant de corriger cela.

À ce sujet, écoutons encore Origène : « Parfois, nous les prêtres, nous surpassons en orgueil les mauvais princes des nations et peu s’en faut que nous ne nous donnions des gardes du corps comme des rois. Nous sommes terribles, inabordables, surtout pour les pauvres. Quand on arrive jusqu’à nous et qu’on nous adresse une requête, nous sommes plus insolents que ne le sont les tyrans et les princes les plus cruels pour les suppliants. Voilà ce qu’on peut voir dans mainte église renommée, surtout dans celles des grandes villes[2] ».

En conclusion, mon texte post-synodal pourrait développer cette thématique. Le Conseil pastoral diocésain pourrait poursuivre le discernement dans ce domaine. Une formation de base à l’écoute pourrait être proposée à tous les responsables pastoraux.

3. Formations à la Parole

Le document de synthèse de la démarche synode met en avant le besoin de formations à la lecture de la Parole de Dieu. C’était déjà le cas à  l’époque d’Origène[3] :
« N’y a-t-il pas pour l’Église tristesse et gémissement lorsque vous ne venez pas entendre la Parole de Dieu et que vous vous réunissez à l’église à peine aux jours de fête ? » (Homélie sur la Genèse X,1).
« Certains d’entre vous, dès qu’ils ont entendu les lectures s’en vont aussitôt (avant l’homélie) : aucun effort pour pénétrer le sens de ce qui a été lu, aucune méditation ; d’autres n’attendent même pas tranquillement la fin des lectures » (Homélie sur Exode 12,2).
« Nous exhortons souvent les jeunes gens à s’appliquer à l’écriture. Mais, à ce que je vois, nous n’aboutissons à rien qu’à perdre notre temps. Nous n’avons pas réussi en effet à en amener quelques-uns à l’étude des saints livres » (Homélie sur Ézéchiel 14,3).

Les initiatives diocésaines pourraient être développées.

– Des expériences de lectio divina « domestique » existent dans le diocèse (cf. le livre de Henri Bastin[4]); soeur Marie de Lovinfosse a rejoint le Vicariat de la formation pour faire vivre la lecture de la Parole de Dieu sur le terrain. Il s’agit d’étendre cela.
– La place et le rôle des équipes relais doivent être repensés : il s’agit, sans doute, d’organiser des formations à la lecture de la Parole dans chaque lieu où cela est possible.
– Le Vicariat de la formation envisage une offre plus décentralisée.
– Les nouveaux ministères de lecteur (la Parole), acolyte (la liturgie) et catéchiste (la transmission de la foi) se doivent d’être pensés et instaurés dans un tel contexte.

4. Une pastorale de la visite et de la proximité

On sent le besoin d’une pastorale de la visite et d’une plus grande proximité locale. Il faut donc favoriser la proximité, l’accueil, les périphéries, les diversités. Favoriser la visite est une piste précieuse : cf. l’article de Henri Derroitte et Marie de Lovinfosse, À propos de la pastorale de la visite. On pourrait valoriser les célébrations locales, spécialement les célébrations où participent activement enfants et parents, les moments de fête, les célébrations diverses, depuis les plus élaborées, comme dans la forme ancienne, aux plus simples, comme dans les maisons de repos. Avant et après les célébrations, il faut soigner l’accueil, par le prêtre et par des laïcs. Il faut tabler sur une plus grande diversité des ministères et promouvoir les vocations diverses : au presbytérat, au diaconat, à la vie religieuse ou consacrée.

Ce qui manque dans le questionnaire du S.-Siège sur la synodalité, c’est le volet concernant la mission. Or le sous-titre du synode est « Communion, participation, mission ». La communion et la participation débouchent sur la mission. Il faudrait donc aussi parler de l’engagement pour les pauvres, du travail pour la paix, de l’implication des jeunes, de la transition écologique, de la prière communautaire et personnelle, de la culture d’inspiration chrétienne. Ainsi le document de la Commission épiscopale « Diaconie », publié le 31 mai 2022 et intitulé : « N’oublions pas les sans-papiers » est-il arrivé à la veille de la Pentecôte, en signe d’union de toutes les nations dans la solidarité. Les évêques et les laïcs signataires insistent sur la nécessité d’assouplir la distribution de papiers d’identité aux étrangers séjournant en Belgique pour éviter le travail en noir et la clandestinité de 100 000 personnes.

Conclusion

« Adam, où es-tu ? » La question de Dieu à Adam a fait réfléchir Origène, face aux mystères de la vie. C’est aussi la question d’un Dieu qui cherche l’homme et se soucie de lui. Oui, comme dit Origène, « dans la trame de notre histoire visible sont tissées certaines choses invisibles », qui indiquent la présence de Dieu. Cherchons donc à promouvoir le salut de l’homme, ce salut que Dieu donne par grâce, mais dont nous sommes les témoins actifs : nous portons ce trésor dans des vases d’argile ! Pour cela, nous devons avoir la foi en l’Église, en la force du chrétien et en la joie que nous donne l’Esprit Saint ! Nous devons avoir l’ambition que le salut venant du Christ atteigne tout être humain !

Merci pour votre participation ! Merci à Henri Derroitte et à son équipe, qui ont porté toute cette démarche synodale ! Merci aux vicaires généraux successifs, Alphonse Borras et Éric de Beukelaer, qui y ont travaillé assidûment ! Ses résultats vont être transmis à Bruxelles puis à Rome. Mais, à Liège, nous n’attendrons pas trois ans pour avancer dans la ligne de ces résultats !

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[1] Origène, Traité des Principes, IV, L’exégèse scripturaire (3,1) (Sources chrétiennes, 268, p. 344-345), Paris, 1980.
[2] Origène, Commentaire sur Matthieu, 16,8, dans Jean Daniélou, Origène, p. 55-57, Paris, 1948.
[3] Origène, Commentaire sur Matthieu, 16,8, dans Jean Daniélou, Origène, p. 55-57, Paris, 1948.
[4] Henri Bastin, La Parole de Dieu autour de la table. Parcours communautaire de Lectio divina à Malmedy et en d’autres lieux, Licap-Halewijn, Bruxelles, 2022.