Fête-Dieu 2020

Liège, Saint-Martin
Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 

Introduction à l’eucharistie

Chers Frères et Sœurs, C’est une grande joie pour nous tous de célébrer cette Fête-Dieu comme première fête après le début de déconfinement. Nous avons souffert durant trois mois de ne pouvoir nous rassembler pour l’eucharistie et de ne pouvoir communier. Aujourd’hui petit à petit, l’occasion nous en est donnée à nouveau. Nous vivons à la fois la présence communautaire et la communion sacramentelle. Nous sommes unis les uns aux autres et nous sommes unis au Christ. Ce repas du ciel, c’est à un peuple qu’il est offert, une famille de frères et de sœurs qui, confinée, n’a pas pu se réunir. Ce jour est retrouvailles !  La table est prête comme celle qui, dans nos maisons, il y a peu aussi, a pu s’ouvrir à nouveau aux enfants, petits-enfants, amis et proches. Portons-nous les uns les autres dans ma prière, portons aussi ceux qui souffrent de la situation, ceux qui sont malade, ceux qui sont décédés. Alors au début de cette célébration tournons-nous vers le Seigneur dans la prière et demandons-lui son pardon.

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Homélie Fête-Dieu 2020

Chers Frères et Sœurs,

La Fête-Dieu de cette année est marquée par le thème du désert. La première lecture nous a conduits au désert du Sinaï. Jésus multiplie les pains au désert. Et nous avons vécu un désert eucharistique pendant trois mois de confinement !

Un peu comme le peuple d’Israël au désert, nous avons souffert la faim et la pauvreté. C’est ce que Moïse disait au peuple d’Israël dans le désert et que nous avons entendu en 1re lecture : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire connaitre la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur ». De même, durant cette épidémie du coronavirus, nous avons connu la pauvreté et la faim spirituelles. Le Seigneur a répondu aux besoins du peuple d’Israël en lui donnant une nourriture alternative, la manne ; comme disait Moïse : le Seigneur « t’a donné à manger la manne (cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue), pour te faire découvrir que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur » (Dt 8,2-3). Nous aussi nous avons reçu une nourriture alternative : c’est la parole de Dieu qui a été répandue de différentes façons dans nos vies par les médias, par les courriers, par les coups de téléphone ; ce sont aussi la fraternité et la solidarité qui se sont développées pour soigner les malades et assister les personnes isolées. À travers nos fragilités, nous avons redécouvert l’importance de la Parole de Dieu et l’importance de la fraternité, et nous avons ressenti l’importance des célébrations parce qu’elles nous manquaient. Malgré les souffrances, nous avons fait des pas en avant.

De même, la pauvreté et la faim ont donné au peuple d’Israël le désir d’avancer dans le désert, cela lui a permis de découvrir une nourriture nouvelle, une force nouvelle et finalement une parole nouvelle, venant de Dieu. De la faim est venue la force ! De la pauvreté est venue la richesse de la rencontre avec Dieu ! Il fallait traverser le désert pour découvrir la source de la vie.

C’est ce qui s’est passé avec Jésus : dans le désert de Galilée, il a nourri les foules affamées, il a multiplié les pains pour elles. Et il a ajouté: « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde » (Jean 6,51). Dans ce désert, Jésus, comme un nouveau Moïse, donne le pain de vie, non seulement pour le peuple d’Israël, mais « pour la vie du monde ». Et ce pain, c’est sa propre vie, c’est la communion à sa vie.

Julienne de Cornillon (1193-1258) a vécu aussi un désert : elle a été critiquée pour son intuition d’une fête dédiée au saint sacrement du corps et du sang du Christ. On l’a accusée d’être un folle, une rêveuse, une voleuse même, qui dilapidait les biens de l’hôpital de Cornillon dont elle était la directrice, pour financer la promotion de la fête que Dieu lui inspirait. Dans ce désert de critique et de scepticisme, Julienne a tenu bon : la fête a été célébrée par l’évêque Robert de Thourotte en 1246 et ensuite par les chanoines de S.-Martin, en cette église même. Il fallait une grande faim, un grand désir de communion au Christ pour affronter ces critiques.

Quant à Ève de Saint-Martin, elle vivait dans une recluserie le long de la collégiale ; une petite fenêtre en rappelle le souvenir ; c’est une femme qui avait fait d’un confinement perpétuel ! C’est impressionnant ! mais si elle ne sortait pas de sa maison, elle recevait volontiers. C’est grâce à elle et aux chanoines de S.-Martin que l’inspiration de Julienne a été communiquée à l’évêque Robert de Thourotte et que la fête a été instituée pour le diocèse. Ève a aussi connu un collaborateur de l’évêque, l’archidiacre d’Ardenne Jacques Pantaléon de Troyes. Celui-ci fut aussi convaincu de l’idée de cette fête. Comme il devint pape sous le nom d’Urbain IV il étendit la fête à l’Église universelle en 1264. Et il envoya une lettre personnelle à Ève accompagnant la bulle d’institution de la fête. Le pape écrit ceci à Ève : « Nous savons, ô Fille (Scimus, o filia), que votre âme a désiré d’un grand désir qu’une fête solennelle du très saint Corps de notre Seigneur Jésus-Christ soit instituée dans l’Église de Dieu […]. Réjouissez-vous aussi parce que le Dieu tout-puissant vous a accordé le désir de votre cœur et que la plénitude de la grâce céleste ne vous a point privée de la volonté que vos lèvres avaient exprimée ! » À travers le désert de son confinement, Ève a été proactive et dynamique. C’est grâce à Ève que nous connaissons la vie de saint Julienne, car c’est elle qui l’a écrite la première. C’est donc la femme la plus isolée qui a été la plus communicative dans cette affaire ! Prenons-en de la graine ! Que notre confinement nous donne à son tour de nouvelles inspirations pour communiquer la foi autour de nous !

Frères et Sœurs, comme toutes ces personnes qui ont dû traverser des déserts matériels ou spirituels, nous avons découvert durant ce confinement, la faim de Dieu. Alors laissons-nous entraîner sur le chemin de communion et de solidarité que le Christ nous propose. Soyons les acteurs d’un monde nouveau, plus solidaire, plus aimant et plus croyant ! Amen. Alléluia !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège