Homélie pour la Fête de l’Université

Louvain-la-Neuve

Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 

Louvain-la-Neuve, le 4 février 2019

Chers Frères et Sœurs,

Rapprocher nos horizons. Tel est le fil rouge que l’année Louvainternational nous propose et qui se manifeste tout spécialement en cette fête de l’Université et en cette célébration des doctorats honoris causa. Cette liturgie nous invite à approfondir spirituellement ce défi du rapprochement des horizons.

Dans le passage de l’évangile que nous venons d’entendre (Mc 7, 24-31), nous découvrons comment Jésus lui-même rapproche les horizons, en particulier grâce à sa rencontre avec une femme syro-phénicienne. On pourrait dire que son voyage d’étude se transforme en laboratoire expérimental. Voyage d’étude en effet : Jésus se rend dans la région de Tyr, au Liban, hors des frontières d’Israël ; il n’est pas en tournée missionnaire, il est là incognito, pour étudier le pays. Outre ce déplacement géographique, il y a d’autres franchissements de frontières dans ce texte de l’évangile de Marc. Relevons le franchissement des frontières sociales : Jésus parle à une femme, alors qu’elle entre comme une intruse dans la maison où il loge ; notons le franchissement des frontières ethniques : cette femme syro-phénicienne conquiert la sympathie de Jésus le juif ; et enfin, soulignons le franchissement des frontières de la maladie : la petite fille de cette femme est libérée d’un esprit impur et libérée d’un système d’impureté qui l’opprime. Ces franchissements de frontières et ces élargissements d’horizon sont provoqués par un dialogue entre Jésus et la femme. Celle-ci demande à Jésus de guérir sa petite fille. Dans un premier temps, Jésus défend une position de bon père de famille : « Il n’est pas bien, dit-il, de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » ; comprenez : « Je ne suis pas venu exporter mon expertise médicale au bénéfice de pays étrangers » (discours connu, encore valide aujourd’hui). Mais la femme, poussée par l’urgence de la maladie de sa fille, répond du tac au tac en renversant l’image : « Seigneur, les petits chiens, sous la table, mangent bien les miettes des petits enfants ! » On passe de la logique du bon père de famille à la logique des dessous de table. Qu’est-ce qui se passe dessous la table ? Il y a un autre monde, qu’on ne voit pas, mais qui est tout aussi important que le premier. Un monde qui est fait de « petits » : petits chiens, petits enfants, petites morceaux de pain. Cette focalisation sur le petit a surpris Jésus et l’a fait changé d’avis. Small is beautifull ! Cet élargissement d’horizon au dessous de la table et au monde des petits nous interpelle tous aujourd’hui. Car nous découvrons de plus en plus l’importance de ce monde de pauvretés et de miettes qui est au Sud de notre planète, mais qui est aussi présent près de nous. C’est pourquoi nous sommes heureux d’accueillir les docteurs honoris causa d’aujourd’hui, qui nous y sensibilisent et nous y introduisent. Ce monde nous interpelle et nous stimule, tout comme il a interpellé et stimulé Jésus. Il répond à la femme : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » Jésus ne dit pas qu’il guérit ou va guérir cette petite fille, il dit qu’elle est déjà guérie, parce que la parole forte de la femme a déjà changé les cœurs et les rapports. Ainsi l’échange des paroles lui-même a produit le retournement de situation et la guérison.

Jésus met de suite en œuvre cet élargissement d’horizon. Il quitte le Liban, il rentre en Galilée, mais il ne s’arrête pas, il franchit le Jourdain et arrive en Syrie, dans la Décapole. Là il n’hésite pas à guérir un homme de la région, donc un païen, sourd-muet qu’on lui présente (Mc 7, 32-37). Jésus compatit à la souffrance de cet homme, à sa solitude. Pour le rencontrer en vérité, « Jésus l’emmène à l’écart, loin de la foule », comme pour souligner la nécessité d’une relation personnelle, directe et intime entre lui et ce malade. Cette dimension interpersonnelle est aussi un élargissement d’horizon. Jésus marque sa communion avec le handicapé en touchant les parties malades de son corps : « il lui mit les doigts dans les oreilles et, avec sa salive, lui toucha la langue ». Puis il se met en communion avec le Père et il prie : « Les yeux levés au ciel, il soupira », dit l’évangéliste. Jésus, ajoute l’évangile, se tourne vers le malade et « il lui dit ‘Effata !’, c’est-à-dire : ‘Ouvre-toi !’ ». Ce dernier mot, ‘Effata’, est resté célèbre. L’évangéliste Marc l’a gardé en araméen avant de le traduire en grec. Remarquez qu’il est au singulier : ce ne sont pas d’abord les oreilles qui doivent s’ouvrir, c’est tout l’homme qui va s’ouvrir : « il lui dit : Effata ». La parole de Jésus ouvre tout notre être et lui donne la capacité d’entendre et de parler. Revenons au sourd-muet : « Ses ouïes s’ouvrirent et, aussitôt, sa langue se délia et il parlait correctement ». Mais de ce cas particulier, on passe à une situation générale : voici un nouvel élargissement d’horizon. Car si Jésus avait demandé la discrétion, les gens commencent à parler. « Plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : il a bien fait les choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets ». La parole de Jésus et la guérison qu’il procure font naître un peuple et font surgir l’action de grâces. Elle provoque une nouvelle reconnaissance de l’identité de Jésus. Sa venue en Décapole est assimilée à la venue de Dieu, qui vient sauver son peuple. Ensuite, le sourd-muet guéri n’est qu’une personne parmi bien d’autres et que tous les sourds et les muets reçoivent la guérison de Dieu.

 

Chers Frères et Sœurs,

Ces élargissements d’horizon dont témoigne l’évangile sont très actuels. L’ouverture à l’étranger, au petit, au malade, à la personne individuelle, à la formation d’un peuple et finalement à la nature profonde de Jésus et à la présence de Dieu, tout cela nous stimule aujourd’hui à oser nous engager dans cette voie et à nous laisser porter par l’Esprit. Cette fête de l’Université, liée à la fête de la Présentation de Jésus au temple par Marie et Jésus, rapproche aussi nos horizons. Marie a découvert son bébé Jésus différemment quand Siméon a dit de lui qu’il était la lumière du monde. À notre tour, soyons disponibles et ouvrons nos cœurs au rapprochement des horizons !

Jean-Pierre Delville, évêque de Liège