Homélie pour la Célébration de la passion
Vendredi saint, 10 avril 2020

Jean-Pierre Delville,
Évêque de Liège

En ce vendredi saint, où nous commémorons la Passion de Jésus, nous ressentons particulièrement son actualité à cause de la pandémie de coronavirus. En méditant ce récit de la passion nous pensons aux malades, aux soignants, aux morts et à leurs familles, et à ceux et celles qui souffrent des conséquences de cette pandémie. Nous prions aussi pour les pays en guerre, les victimes de catastrophes naturelles et humanitaires. Nous pensons à toutes les morts injustes qui arrivent dans ce monde, à toutes les victimes de condamnation à mort, dues aux guerres et aux injustices.

Jésus aussi est au centre d’une tragédie et d’une injustice. Il a été trahi par Judas ; pourtant celui-ci s’est repenti, mais trop tard. Jésus a été renié par saint Pierre ; mais celui-ci s’est ressaisi, il a pleuré amèrement et affirmera au Christ son amitié. Jésus est accusé par les grands-prêtres, d’être un faux messie ; pourtant certains hésitaient à le condamner. Puis Jésus est amené chez le gouverneur romain, Ponce Pilate : celui ne désire pas le condamner, d’ailleurs sa femme l’en dissuade. Mais finalement il cède devant les pressions ; et se lave les mains publiquement. Ainsi chacun a une part de responsabilité dans la condamnation. Chacun de nous peut aussi se reconnaitre dans ces hésitations, qui débouchent sur une trahison.

Pourtant la mort de Jésus n’a pas le dernier mot ! La lâcheté humaine ne l’emporte pas ! La preuve en est que nous rappelons cette mort encore aujourd’hui. Parmi les milliers, les millions, de condamnés à mort de l’histoire, beaucoup sont anonymes ou vite oubliés. Mais il en est un qu’on n’a pas oublié, c’est Jésus. Dans les carnets de Léonard de vinci, on trouve une pensée frappante à ce sujet. Il écrivait : « Le vendredi saint. Dans toutes les parties d’Europe de grands peuples pleureront la mort d’un seul homme, mort en Orient[1] ». Pourquoi la mort de Jésus est-elle tellement soulignée, pourquoi vénère-t-on même son instrument de supplice, la croix ?

C’est que Jésus a fait de sa mort un don, comme il avait fait de toute sa vie un don, un cadeau. Un cadeau, cela ne s’oublie pas ! Souvent nous nous rappelons qui nous a offert un cadeau : « ce bijou-là, c’est ma mère qui me l’a donné ; ce livre-là, c’est tel ami qui me l’a offert ». De même Jésus s’est offert en cadeau et on ne l’oublie pas. Depuis sa croix, avant de mourir, Jésus s’adresse à sa mère et au disciple bienaimé – d’après le 4e évangile – en disant : « Femme, voici ton fils ; et au disciple il dit : voici ta mère » (Jn 19,27). Jésus donc donne à sa mère un nouveau fils, il lui donne son identité de fils, il ne la laisse pas seule ; et à ce fils, il donne une mère, qui est le symbole de l’Église. Donc Jésus donne à l’humanité, représentée par le disciple, une communauté d’amour, représentée par sa mère. Jésus transforme l’humanité en une fraternité, en une famille nouvelle. Il y avait deux témoins au pied de la croix ; c’est parce qu’ils ont suivi Jésus jusqu’à la mort, qu’ils ont reçu le cadeau de l’amour mutuel. C’est ainsi que la potence de la croix est devenue arbre de vie. Et c’est pourquoi le 4e évangile nous dit que le jour de la mort de Jésus, c’est le jour de la Pâque.

Alors aujourd’hui, soyons nous aussi au pied de la croix avec Marie et Jean, – pardon, je me trompe : si je suis les mots du 4e évangile, je dois dire : « avec la mère de Jésus et le disciple bien-aimé » : ce ne sont pas des prénoms : ce sont des qualificatifs d’affection : mère et bien aimé. Soyons donc avec la mère de Jésus et le disciple bien-aimé pour accompagner Jésus dans ses souffrances, pour accompagner ceux qui souffrent aujourd’hui. Et nous recevrons ce cadeau de la vie dans l’amour, ce fruit de l’arbre de vie, ce fruit à distribuer autour de nous.

Nous pensons avec gratitude à ceux qui, dans la crise actuelle, sont aussi restés au pied de la croix : ceux qui soignent les malades, les médecins, le personnel soignant dans les hôpitaux, en maison de repos, à domicile. Nous pensons aussi à ceux qui travaillent pour le bien de la société, à ceux qui nous aident à nous nourrir, à voir la beauté, à prier…. Nous pensons aux organisations humanitaires présentes dans les pays ravagés par la guerre ou les catastrophes naturelles.

Quant à nous, très concrètement, quel geste pouvons-nous être au pied de al croix et faire pour aider l’autre à porter sa souffrance ? Un coup de fil, un courrier? Chacun peut accompagner à sa manière. Tout compte. Toute attention produit un effet

De même, après la mort de Jésus, un geste d’humanité revient à Joseph d’Arimathie. Dans sa générosité, il offre un tombeau pour le corps de Jésus. Aidé par Nicodème, il l’enveloppe d’un linceul. Il ferme la tombe. Ainsi il marque de son attention le corps de Jésus, il ne craint pas d’honorer son corps. Cela nous fait penser au personnel des pompes funèbres et des salles des défunts des institutions hospitalières qui essayent d’humaniser l’inhumain.  Joseph d’Arimathie a préparé le lieu de la résurrection de Jésus. C’est à ce tombeau que Marie-Madeleine le trouvera de nouveau vivant.

Vendredi saint, c’est déjà Pâque, mais chut…, c’est encore un secret !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

[1] Léonard de Vinci, Pensée Atl. 370 r. A., 1487, dans Scritti letterari, éd. par Augusto Marinoni, Milan, 1980, p. 126 (« Del pianto fatto il venerdì sancto. In tutte le parti d’Europa sarà pianto da gran popoli la morte d’un solo omo morto in Oriente »).