Ascension, Cathédrale de Liège, 20 mai 2020
Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 

Chers Frères et Sœurs,

Nous voici quarante jours après Pâques pour fêter l’Ascension de Jésus. Quarante jours, c’est l’espace de temps pendant lequel Jésus est apparu à ses disciples, d’après les Actes des Apôtres. Quarante est un chiffre symbolique, qui dans la Bible signifie la nouveauté, la transition d’une situation vers une autre. Pourquoi ? Parce que 40, c’est le nombre de jours qui séparent la pleine lune de la nuit sans lune du mois suivant. Ainsi Pâques tombe toujours à la pleine lune, et l’Ascension, quarante jours plus tard, tombe à une nuit sans lune, ce qu’on appelle aussi la nouvelle lune. Allez voir le ciel ce soir : vous verrez que la lune n’y est pas visible : on attend la nouvelle lune. Quarante, c’est donc le passage du blanc au noir, ou du noir au blanc. C’est souvent le signe d’un changement positif. Pensons aux quarante ans de séjour du peuple d’Israël dans le désert à sa sortie d’Égypte. Après 40 ans le peuple a découvert la Terre promise. Pensons aux quarante jours de Jésus au désert : c’était un moment de tentation et d’épreuve, dont Jésus est sorti vainqueur et qui lui a permis de commencer sa mission. Mais qu’en est-il des quarante jours après Pâques ? Pour Jésus, c’est le temps de la gloire, c’est-à-dire de l’élévation vers Dieu son Père. C’est le moment de révélation de sa nature divine. En effet, la hauteur, le ciel, la nuée, ce sont toutes des symboles pour dire Dieu, dans sa grandeur et dans son universalité. L’Ascension signifie que Jésus – le crucifié de Jérusalem – est dans la grandeur de Dieu.

Mais pour les disciples, c’est une épreuve. Car la présence de Jésus ressuscité, déjà limitée aux moments des apparitions, cesse définitivement de manière tangible.  On ne peut plus voir Jésus physiquement. Ainsi des anges disent aux disciples (Ac 1,11) : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? »

Cette épreuve des disciples me fait penser aux épreuves que nous vivons en ce temps de coronavirus. On est dans le flou, on ne sait pas trop ce qu’il faut croire, ce qu’il faut faire. On est dans la peur et dans l’incertitude. Certains affrontent les souffrances de la maladie ; d’autres se dévouent pour les soigner et pour les soulager. C’est cela aussi que vivaient les disciples après la résurrection de Jésus. Certes Jésus leur est apparu ; mais souvent il n’était pas là visiblement. Les disciples étaient comme Thomas : ils doutaient de leur foi. Ils devaient s’épauler mutuellement pour affronter le danger de la situation. Les disciples restaient menacés, enfermés. Ils ne sortiront qu’à la Pentecôte.

Ils ont dû affronter l’inconnu, l’incertitude ! Je pensais à cela quand je composais cette homélie et je suivais d’une oreille distraite une émission de TV sur KTO, qui était consacrée au philosophe français Jacques Maritain. J’entends que celui-ci était non-croyant dans sa jeunesse et que sa femme Raïssa était en recherche de sens pour sa vie. Alors, ils ont réagi et Raïssa témoigne de cela dans son Journal : « Nous décidâmes donc de faire pendant quelque temps encore confiance à l’inconnu ». « Faire confiance à l’inconnu » : c’est sur base qu’ils se sont convertis et Jacques Maritain est devenu un des plus grands philosophes chrétiens, et même ami du pape Paul VI.

Je me dis que nous aussi, dans le monde d’aujourd’hui, nous devons faire confiance à l’inconnu. Nous devons avancer, même si l’avenir est inconnu et mystérieux. C’est ainsi que les apôtres ont réagi à l’ascension de Jésus : ils ont été perturbés, mais ils ont fait confiance à Jésus devenu inconnu, invisible. Le ciel noir de l’Ascension, la nuit sans lune, c’est aussi l’annonce de la nouvelle lune, de la nouvelle lumière qui va venir.

C’est pourquoi des anges ont dit aux disciples : « Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière ». Jésus allait revenir dans leur vie, d’une façon nouvelle, par l’Esprit Saint, lors de la Pentecôte. De même Jésus vient dans nos vies par son Esprit aujourd’hui.

Ce qui a pu consoler les disciples, c’est de penser que Jésus, par son ascension, a introduit mystérieusement dans la vie divine son corps crucifié, avec ses traces des souffrances. L’Ascension, c’est le signe que l’humanité de Jésus avec son corps meurtri et blessé, est prise dans le sein de Dieu. « Les plaies restent pour toujours dans le corps du Christ », disait saint Cyprien (De baptismo Christi).

Dans notre situation de souffrance actuelle et dans notre partage de la souffrance des autres, nous avons la consolation de savoir que la souffrance est aussi présente au cœur de Dieu et qu’il nous délivre de l’aspect définitif de la souffrance pour nous faire partager une joie définitive. Alors, nous aussi, comme Raïssa et Jacques Maritain, « faisons confiance à l’inconnu », à la nouvelle lune de l’Ascension. Ne nous laissons pas abattre par les épreuves et gardons confiance dans la présence invisible du Christ. Vivons ce 40e jour après Pâques comme un temps de changement positif, une sortie d’épreuve, une libération en vue d’un monde meilleur. Sachons en témoigner autour de nous ! Comme dit Jésus aux disciples : « Vous serez mes témoins à Jérusalem… et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

Jésus chasse de nos vies l’immobilisme, le découragement, la résignation. Il nous donne une force pour changer le monde. Et rappelons-nous toujours sa dernière parole, d’après l’évangéliste Matthieu : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

Bonne fête de l’Ascension à chacun!