Homélie Exaltation de la Croix, 13 septembre 2020

Cathédrale de Liège

Ordre équestre du S. Sépulcre

Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 

Chers Frères et Sœurs, chers Dames et Chevaliers de l’OESS,

C’est avec émotion que je célèbre avec vous l’eucharistie en cette cathédrale de Liège, la veille de la fête de la Croix Glorieuse. La fête nous rappelle la dédicace de basilique du S.-Sépulcre  à Jérusalem le 14 septembre 335. Dans cette église, on avait placé la croix de Jésus découverte par sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, et on la présentait au peuple de Jérusalem. Beaucoup d’entre nous avons pu visiter la basilique du S.-Sépulcre l’an dernier et nous avons pu y prier intensément en vivant un condensé du triduum pascal. Nous avons découvert la Jordanie, ce qui serait impossible aujourd’hui. Nous apprécions d’autant plus la grâce que nous avons eue.

Aujourd’hui nous nous retrouvons, dans des circonstances différentes. Le monde peine sous le choc de l’épidémie du coronavirus. Beaucoup souffrent au niveau économique ou psychologique. Nos amis de Terre Sainte ne sont pas mieux lotis et voient leurs revenus liés au tourisme et au pèlerinage en train de baisser dangereusement. Le monde aujourd’hui porte une croix, qui nous fait penser à la croix du Christ.

Mais que veut dire la croix ? Nous sommes habitués à voir de belles croix, artistiques, en or ou avec des pierres précieuses, comme celles qu’on porte au cou. Mais la croix c’est d’abord un instrument de torture, une potence, à laquelle on suspend des êtres humains pour qu’ils meurent à petit feu. Un jeune musulman après avoir visité une église de Liège est ressorti choqué en disant au prêtre : il y a un pendu dans ton église ! Oui la croix est choquante !

Mais pourtant il faut oser la regarder. C’est ce que Dieu propose à Moïse quand les juifs étaient mordus par des serpents dans le désert : « Fais-toi un serpent, dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent et ils vivront » (Nombres 21,4-9). Il faut oser regarder le mal en face ; et ainsi on est sauvé. Dans l’évangile de saint Jean, l’évangéliste transpose cette attitude à Jésus en croix : Jésus est comme le serpent élevé au désert ; il est élevé sur une croix ; en le regardant on comprendra qu’il a donné sa vie par amour et cet amour sauve le monde (Jn 3,13-17).

Donc cela veut dire aujourd’hui nous devons regarder la croix de Jésus pour y découvrir les souffrances du monde et ne pas être indifférents, ne pas faire la politique de l’autruche. Il faut regarder la croix que le monde porte aujourd’hui pour voir au-delà des apparences et découvrir des pistes de salut. Nous savons que le confinement nous a obligés à nous perfectionner en matière de nouveaux médias. Surtout, nous savons que le fait d’être privés de la présence physique de ses proches et de ses amis nous pèse beaucoup. Cela a pesé spécialement sur les personnes isolées en maisons de repos. Cela a pesé sur toutes les réunions qu’on ne pouvait faire. Et le jour où, après trois mois de confinement, on a pu timidement se retrouver a été un jour de grâce, parce qu’on a compris l’importance de former ensemble une communauté humaine.

C’est ce qui s’est passé aussi avec la croix de Jésus. Marie et Jean sont restés au pied de cette croix, quand Jésus mourait. Grâce à cela, Jésus a pu leur dire son dernier message : « Femme, voici ton Fils », « Fils, voici ta mère » (Jn 19,26-27). Donc Jésus a rapproché son disciple et sa mère, pour qu’ils ne restent pas chacun de son côté, mais qu’ils s’occupent l’un de l’autre. Ainsi ils sont devenus solidaires, et ils ont donné naissance à l’Église, à la communauté chrétienne. La communauté chrétienne naît au pied de la croix, dans la communion avec Jésus qui souffre. Cette communion nous fera découvrir sa résurrection. Voilà pourquoi il faut regarder la croix, au-delà des apparences et comprendre que le fils de l’homme qui est élevé sur la croix, est aussi le fils de l’homme qui est élevé au ciel près du Père. Par cette élévation, il nous donne la vie éternelle, il veut « que le monde soit sauvé » (Jn 3, 17).

Etre au pied de la Croix aujourd’hui, c’est être en communion avec ceux qui souffrent dans notre monde. Je pense à la croix des chrétiens du Moyen Orient, victimes de discriminations ; à la croix des victimes du Covid 19 ; à la croix des habitants des pays en guerre, comme la Lybie, la Somalie, l’Afghanistan ; aux victimes de l’émigration forcée et  de la violence ; à la croix des malades dans nos hôpitaux ou à celle des personnes qui vivent dans l’isolement ou le désespoir. Et à bien d’autres souffrances souvent cachées et dures à vivre. Partout naissent des initiatives pour sortir de ces souffrances : je pense aux négociations de paix pour l’Afghanistan, qui avancent bien ; je pense au personnel soignant qui s’est engagé à fond ; je pense à des services sociaux, dans lesquels de nouveaux bénévoles se sont présentés pour renforcer le service. Le futur de l’humanité est dans les mains de Dieu et dans les mains des pauvres. Quand nous sommes pauvres et fragiles, nous sommes stimulé à réagir et à trouver de nouvelles forces d’amour, que Dieu peut nous donner. Dieu offre ainsi une occasion de nouvel avenir à l’humanité et éveille notre espérance au-delà des difficultés.

Remercions Dieu qui nous donne de participer aujourd’hui à ce beau et grand mystère : en célébrant cette messe, nous participons aux souffrances de Jésus en nous tenant au pied de la Croix, comme Marie et Jean. Nous participons aussi à la vie nouvelle de Jésus, qui se donne à nous dans la communion : c’est la vraie vie, la vie en plénitude, la vie éternelle. La croix, d’instrument de torture, devient source de joie, alléluia !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.