Homélie fête de la Trinité

Cathédrale de Liège – 7 juin 2020
Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

 

Si vous regardez le ciel cette nuit, vous verrez la pleine lune !

En effet le dimanche de la Trinité arrive deux mois après Pâques et bénéficie, comme Pâques, de la pleine lune dans le ciel. C’est un symbole qui nous est donné : après la fête de Pâques, qui célèbre la résurrection de Jésus, et après la Pentecôte, où nous fêtons le don de l’Esprit Saint, voici que Dieu nous apparaît dans sa plénitude, comme une pleine lune qui éclaire le ciel de la nuit !

Dieu-Trinité, c’est le mystère de Dieu qui se donne. C’est Dieu qui a trois visages, trois manières d’être, trois hypostases, disent les Grecs, pour mieux se communiquer et se donner à nous. C’est Dieu, qui n’est pas perdu dans le lointain, mais qui est présent à nous comme Père, tel que Jésus nous le révèle ; comme frère, puisque Jésus est notre frère en humanité ; et comme Esprit, c’est-à-dire comme souffle divin, qui agit en nos cœurs et au cœur de toute l’humanité. C’est Dieu qui se fait de plus en plus proche : Père, frère, esprit.

La fête de la Trinité a été lancée vers 910 à Liège grâce à l’évêque Étienne de Liège. Celui-ci était liturgiste, poète et musicien. Il a composé un office complet pour célébrer la Trinité. C’est lui aussi qui a composé l’office de la fête de saint Lambert, dont l’antienne du Magnificat, ‘Magna vox’, a été utilisée comme hymne nationale du Pays de Liège. Cet intérêt pour la Trinité remonte à Charlemagne, qui voulait promouvoir l’enseignement de la foi chrétienne en insistant sur la Trinité. Aidé par son théologien Alcuin, il a diffusé cet enseignement après le Concile de Francfort en 794 et après son couronnement en 800. Il voulait s’opposer à l’hérésie adoptianiste, qui considérait que le Christ n’était pas de nature divine, mais avait été adopté par Dieu après son baptême. La fête de la Trinité a été étendue à l’Église universelle en 1334 par le pape Jean XXII.

La Trinité se révèle progressivement dans l’histoire. Dieu se révèle d’abord à Moïse dans le cadre fabuleux de la montagne du Sinaï, « il descendit dans la nuée », nous dit le livre de l’Exode (Ex 34, 5). La nuée, c’est le symbole du mystère, de l’aspect invisible de Dieu ; c’est le symbole de la nature, et donc de la grandeur du Dieu créateur. C’est Dieu dans sa grandeur et son mystère, Dieu qui gouverne tout le cosmos. Or ce Dieu créateur vient se placer près de Moïse et il proclame son nom en hébreu, « Yahvé, Yahvé » (en traduction : « Seigneur, Seigneur »). Nous continuons à utiliser ce nom de Dieu en abrégé, « Ya », dans l’alleluia, qui signifie « Louez Ya », « Hallelu Ya ». À son nom personnel, Dieu ajoute des qualificatifs inattendus : « tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité ». Il est « Dieu d’amour et de paix », pour reprendre les mots de saint Paul (1 Co 13,12).

Ce Dieu d’amour, Jésus nous le manifeste concrètement. Comme dit l’évangéliste saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique ; ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle ». « Dieu a envoyé son fils dans le monde pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3,16-18).

Jésus nous envoie son Esprit, comme nous l’avons rappelé à la Pentecôte. C’est pourquoi saint Paul peut conclure sa seconde lettre aux Corinthiens par les mots qui évoquent le Dieu trinitaire : « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous tous » (2 Co 13, 13). C’est une formule de bénédiction que nous utilisons toujours au début de l’eucharistie.

Dieu est donc relation entre Père, Fils et Saint-Esprit ; il se donne à nous dans l’histoire et aujourd’hui dans chacune de nos vies. Il nous fait prendre conscience que notre vie humaine est aussi fondée sur les relations. Nous l’avons particulièrement senti en cette période de crise sanitaire. Quand nous sommes isolés les uns des autres, nous sentons un manque, une solitude, une fragilité. Nous cherchons de nouvelles façons d’entrer en relation, car notre vie est basée sur les relations. Les personnes âgées ont souffert beaucoup du manque de relation, la solitude les a minées et fragilisées. C’est pourquoi nous devons tous nous brancher à nouveau sur Dieu, pour recevoir de lui la force d’innover dans nos relations, spécialement envers ceux et celles qui en manquent le plus. Nous avons découvert aussi combien notre terre est fondée sur les relations et combien notre écosystème est fondé sur les relations. Dans la nature tout est en relation. Il peut arriver que l’on instrumentalise les relations pour écraser l’autre. C’est pourquoi l’homme a besoin d’être sauvé. C’est ainsi que Dieu a voulu s’incarner et nous a envoyé son fils. Par l’Esprit de Dieu que Jésus nous a transmis, nous pouvons épauler Dieu dans son œuvre de salut. Mais quand l’homme se donne à l’autre, quand il se dépasse, il devient plus proche de la relation trinitaire et il participer au salut de l’humanité. C’est la mission de l’Église : l’Église est le laboratoire de l’amour au service de l’humanité. C’est pourquoi l’apôtre Paul insiste dans sa 2e lettre aux Corinthiens sur le nécessité de la vie fraternelle, en écrivant : « Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous » (2 Co 13,11). Ainsi, la paix entre les hommes sera le fruit de l’amour que nous donne le Dieu de paix ». Nous sommes donc appelés à vivre la vie fraternelle, à l’image de la relation d’amour qui est en Dieu. C’est une mission que nous ressentons de manière plus urgente en cette crise du coronavirus. Car notre monde a besoin plus que jamais de vivre en relation pour être sauvé.

Donc, Frères et Sœurs, réjouissons-nous en cette fête de la Trinité et engageons-nous sur le chemin de l’amour. La fête de la Trinité, c’est vraiment la fête de Dieu avec nous, Dieu qui se donne à nous, jour après jour. Dieu se donne à nous sous un triple visage, sous la trinité des personnes divines et l’unité de leur nature divine. C’est une fête de la joie, de la confiance, de la relation, c’est une fête du salut. Ainsi la nature humaine à son tour est rénovée et recréée par Dieu, appelée à entrer en communion avec lui, jour après jour et pour l’éternité des temps.

Pensons-y, quand nous ferons sur nous le signe de la croix. Nous marquons notre corps du signe de la Trinité, du signe de Dieu qui veut habiter en nous et nous protéger. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège