Aimer Dieu et son prochain

Jean-Pierre Delville, évêque de Liège
Conférence pour l’Iftar, 21 mai 2019

 

L’évangile de Mt 22,34-40 nous plonge directement au cœur du charisme de l’amour. C’est par la bouche d’un pharisien qu’est posée à Jésus une très bonne question :
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement.
Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

Jésus répond en citant d’abord un passage du Deutéronome connu de tous et considéré comme le credo de tout juif : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces » (Dt 6, 4-5) « « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18).

Par la première phrase, la Bible souligne que le croyant est invité à aimer Dieu, pas seulement à croire en lui ; et à l’aimer avec toutes ses forces vitales : avec son cœur, son âme, son esprit.

Aimer le Dieu unique signifie ne pas aimer les idoles, les faux dieux ; aimer Dieu signifie donc concentrer notre énergie d’amour sur l’essentiel. On pourrait dire que Dieu nous permet de nous délivrer de tous nos soucis secondaires pour nous pousser à unifier notre vie autour de lui.

Comment aimer Dieu qu’on ne voit pas ? Il y a une bonne piste : c’est de regarder Jésus. Nous voyons dans l’évangile que Jésus aime Dieu comme un Père, comme son Père, dans un rapport de confiance totale. Tout ce qu’il fait est référé à son Père ; Jésus n’est pas seul à agir et à parler, il peut s’abandonner à un autre, lâcher prise. C’est ainsi que Jésus appelait Dieu « papa » (Abba). Si Dieu est vraiment un père, alors nous aussi pouvons l’aimer, comme on aime son père. Un père aime, donne la vie, protège, sécurise, oriente, encourage, donne l’exemple. Ainsi en va-t-il de Dieu. Et comme il est le père de tous, il nous rend tous frères et sœurs.

L’amour de Dieu pour nous, c’est sa miséricorde : raham, amour de compassion et de tendresse ; hesed, amour de fidélité ; hén : clémence, grâce.

C’est pourquoi Jésus ajoute un deuxième commandement, qui est semblable au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi même ». Il tire ce commandement du Livre du Lévitique (19,18) et le joint au premier. Aimer son prochain comme soi-même signifie aimer son prochain pour lui-même, pour ce qu’il est, pas comme je voudrais qu’il soit – de même qu’on s’aime soi-même comme on est. Jésus nous engage donc à une démarche d’amour concrète, qui exige un déplacement. C’est ce qu’il réalise lui-même : il est compatissant avec la veuve de Naïm qui a perdu son fils, il est bon avec les sept lépreux sur le chemin et il les guérit, il est miséricordieux avec Zachée, qui était un voleur, et qui se convertit, car Jésus lui a touché le cœur.

Il y a trois mots pour dire amour en grec : eros, philia, agapè.

Le 25 décembre 2005, au cours de la première année de son pontificat, Benoît XVI signe l’encyclique Deus Caritas est, sur l’amour chrétien. Ce texte est un chef-d’œuvre de synthèse théologique sur le cœur de l’annonce de l’Evangile. Benoît XVI est un des premiers papes à parler avec une justesse remarquable de l’eros, la relation d’amour entre les époux, jusque dans la relation sexuelle, et l’agapè, l’amour d’un autre ordre ancré dans l’amour qui est manifesté dans le don de la vie pour ceux qu’on aime, tel que le Christ en témoigne dans son mystère.

Aimer ainsi est un engagement sur une voie pleine de surprises. Quand on aime, on ne sait pas ce qui va se passer dans la relation : un parent qui aime son enfant découvre jour après jour de nouvelles facettes de son enfant, de bonnes et parfois de mauvaises facettes ; aimer, c’est donc découvrir, apprécier et parfois corriger, faire grandir. Un conjoint qui aime son conjoint s’engage dans une relation, qui a parfois des passages à vide, parfois des moments d’exaltation et de joie profonde ; l’amour est donc fait d’une alternance de reconnaissance et de déception, de contemplation et de conflits ; par ces étapes, il s’approfondit.

L’amour c’est aussi envers ceux qu’on ne connaît pas au départ : l’amitié d’un jeune pour une personne âgée, d’un Belge pour une personne étrangère, d’une personne aisée pour un pauvre, d’un bien-portant pour un malade, d’un travailleur pour un collègue, etc. C’est le creuset de la vie chrétienne, l’originalité de l’engagement chrétien. C’est le contraire de l’indifférence.

C’est à travers ces expériences d’amour qu’on découvre aussi l’amour de Dieu. Car celui-ci nous réunit tous dans une même ligne, il nous rapproche les uns des autres, en tant que Père de tous ; il est donc une source qui motive et nourrit notre amour mutuel. Dès lors nous sommes davantage motivés à l’aimer Lui, puisqu’il nous stimule à aimer nos frères et sœurs et nous rend plus heureux grâce à cet amour.

L’évangile nous parle même de l’amour des ennemis (Mt 5,38-48). Jésus dit : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui l’autre ». Je n’ai pas été frappé durant ces jours-ci. En quoi est-ce que cet évangile me concerne ? Qui plus est le passage évangélique se termine par la phrase (Mt 5,48) : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! » Franchement comment pourrais-je être parfait ? La perfection n’est pas de ce monde, dit-on. Cet évangile nous pose donc un défi, il nous demande l’impossible. Cela rejoint ce que je disais lundi soir : beaucoup de gens sont heurtés par le message de Jésus, car ils le trouvent trop exigeant et impossible à réaliser. Alors, nous aussi allons-nous tourner les talons et dire : Ciao ! On nous reverra une autre fois ? En fait, on pourrait raisonner de manière inverse et se dire : heureusement que Jésus nous propose des choses impossibles ! Au moins, il nous bouscule, il nous dérange, il nous donne un horizon nouveau, il nous sort de notre défaitisme.

C’est aussi notre question : qui aimer ? On ne peut pas concrètement aimer tout le monde… Alors Jésus raconte une parabole, celle du Bon Samaritain. Elle se passe aussi sur la route, comme la conversation de Jésus avec le légiste. Jésus représente un homme qui descend de Jérusalem à Jéricho, qui est tombé victime de bandits et laissé à moitié mort sur le chemin. C’était sans doute un pèlerin, puisqu’il avait quitté Jérusalem. Cet homme nous fait penser à tous ceux qui aujourd’hui sont blessés par les circonstances de la vie : pensons aux réfugiés ; aux peuples en guerre et soumis à la violence; aux victimes de la faim et de la pauvreté ; aux victimes de la maladie. Tous ils méritent qu’on s’attarde près d’eux. Mais voilà que souvent on passe son chemin sans s’arrêter. Parmi ceux qui passent sur ce chemin, Jésus présente deux extrêmes. D’abord ceux qu’on croyait prêts à aider l’homme, à savoir le prêtre et le lévite – qui avaient fini leur service au temple de Jérusalem et descendaient la route. Ils étaient sanctifiés : ils auraient pu faire quelque chose ; mais ils passent sans s’arrêter. Ensuite arrive un ennemi, un Samaritain : celui-là, on pense qu’il ne va rien faire pour un pèlerin juif. Le judaïsme, ce n’est pas tout à fait sa religion. Eh bien, voilà que lui s’arrête ! Il est pris de pitié ; il panse les plaies et conduit l’homme à l’auberge. On voit ainsi se passer le contraire de qu’on attendrait. C’est l’étranger qui a aidé le blessé, pas le concitoyen, le notable, l’homme religieux ! Il donne même de l’argent à un aubergiste pour que celui-ci continue les soins jusqu’à son retour. Sans doute ce Samaritain va-t-il à Jérusalem : c’est aussi un pèlerin ; il va vraiment vivre son pèlerinage de l’intérieur, avec intensité, grâce au geste qu’il a fait, grâce à sa préoccupation pour le blessé.

Devenir proches, cela veut dire ouvrir son cœur, faire un pas vers quelqu’un, trouver un geste qui soigne, qui réconforte. C’est une attitude intérieure, que le Seigneur nous demande de développer. Elle n’est le privilège de personne : même un étranger, ou une personne d’une autre religion, peut la développer. C’est un appel adressé à chacun de nous, l’appel à être proche, spécialement de ceux qui sont blessés par la vie. On peut trouver toute sorte de geste pour se faire proche : ainsi le Samaritain met dans le coup l’aubergiste, il lui donne une somme d’argent ; c’est aussi ce que nous faisons, quand nous nous mettons ensemble pour aider et pour aimer ; ou quand nous offrons une somme d’argent à une œuvre. L’important, c’est d’ouvrir son cœur et de se faire proche ! « Va, dit Jésus, (littéralement : mets-toi en route, va en voyage, poreuou, en grec) – et toi aussi fais de même ! »

L’annonce de l’évangile se fait d’abord par des actes d’amour : Jésus lui-même guérissait avant d’annoncer le royaume de Dieu. Il est possible que cette légende ait été influencée par celle du loup de Gubbio et de saint François d’Assise, racontée par les Fioretti. Au loup qui mangeait régulièrement des habitants de la ville, saint François n’opposa aucune agressivité, mais il usa de miséricorde. Il lui demanda pourquoi il faisait cela. Le loup répondit : « Parce que personne ne me donne rien à manger ». Alors François reprocha aux gens de Gubbio de n’avoir pas compris les besoins du loup ; il les convainquit de donner chaque jour quelque chose à manger au loup. Ils le firent et depuis lors, celui-ci ne dérangea plus personne. Ceci montre que François a eu de la miséricorde même pour le loup et a entraîné les gens dans cette nouvelle approche.

C’est ce que proposent différents mouvements : Marriage Encounter le propose dans ses initiatives pour vivre intensément la vie de couple, le mariage et la famille. C’est à travers ces expériences d’amour qu’on découvre aussi l’amour de Dieu. Car Dieu nous réunit tous dans une même optique, il nous rapproche les uns des autres, en tant que Père de tous ;  il est donc une source qui motive et nourrit notre amour mutuel et fraternel. Cf. Amoris laetitia. Et Laudato si, sur l’écologie intégrale.

Pensons à ce que propose la Communauté S. Egidio, qui insiste sur l’amitié avec le pauvre. Un simple repas avec une personne sans domicile fixe est un point de départ pour que cette personne se reprenne en main. Un simple geste d’amour est porteur d’amour.

Un geste d’amitié pour le Mozambique (un don de vivres et de vêtements) fait par la Communauté S. Egidio a ouvert la voie à la fin de la guerre civile et à l’établissement de la paix.

Remercions le Seigneur qui nous a donné un double commandement si clair et si gratifiant. C’est un défi qui ne nous écrase pas, mais qui nous épanouit et nous stimule. Demandons-lui sa grâce pour y être toujours plus fidèle et aimer toujours davantage Dieu et notre prochain !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.