Homélie Jeudi saint 2019
Cathédrale, Liège

Jean-Pierre Delville, évêque de Liège

Liège, le 18 avril 2019.

Chers Frères et Sœurs,

Ce matin, je dis à une personne de mon entourage : « Bonjour ! Vous avez bien dormi ? » Elle me répond : « Non, j’ai mal dormi, c’est la pleine lune ! » Et je me suis rappelé que ce jeudi saint est le jour exact de la pâque juive, qui se célèbre toujours à la première pleine lune de printemps. C’est un signe et un symbole. En effet, l’exode, la sortie du peuple d’Israël hors d’Égypte, qui est la première célébration de la Pâques, se fait de nuit en direction de la Terre Promise ; cela explique que le peuple a pu se mettre en marche en pleine nuit : c’était la pleine lune. Nous avons entendu raconter cela dans la première lecture (Exode 12,1-14). Pâques, en hébreu, signifie « passage », il s’agit du passage de l’oppression à la liberté, du passage de la terre d’esclavage vers la Terre promise. Le peuple d’Israël va devoir en outre passer la Mer Rouge, passer par le désert, avant d’arriver en Terre promise. La nuit avant le départ, chacun doit prendre le repas pascal, avec un agneau, des pains sans levain et des herbes amères. On le prend debout, « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds et le bâton à la main ». C’est alors que le Seigneur passe au milieu de son peuple. « Je traverserai le pays d’Egypte », dit le Seigneur. C’est donc aussi un passage du Seigneur dans notre vie.

Voilà ce que Jésus avait en tête quand il a célébré le repas pascal avec ses disciples. Il a eu foi en un passage de Dieu dans sa vie ; et un passage par l’épreuve dans sa vie. Il a eu en tête la dimension mémoriale de la Pâques, c’est-à-dire le souvenir et la commémoration de la première Pâque. Il a pensé à la souffrance qui le menaçait, à sa passion qui s’annonçait, à la douleur de ses disciples abandonnés. Il a vécu la trahison de certains de ses disciples : c’est ce que j’ai montré dans ma lettre de carême, inspirée par la représentation de la dernière Cène de Léonard de Vinci. Cette peinture nous fait prendre conscience de la faiblesse humaine. Celle-ci est même accentuée par un détail que j’ai découvert cette semaine en visitant l’exposition Léonard de Vinci au Musée de la vie wallonne et en voyant la grande reproduction de la dernière exposée dans le chœur de l’église S.-Antoine : ce détail, c’est que Judas, qui avance la main vers le plat, renverse en même temps la salière et répand le sel sur la table. C’est une allusion à la parole de Jésus dans l’évangile de Matthieu : « si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens » (Mt 5,13). Avec Judas, le sel est devenu fade et le disciple a perdu sa saveur et sa foi. C’est un peu ce qui nous menace tous.

C’est pourquoi Jésus a voulu laisser un signe d’espérance à ses disciples. Il a partagé le pain du repas pascal en disant : « Ceci est mon corps » ; il a fait de même avec la coupe de vin en disant : « Ceci est mon sang ». Il a donc laissé un témoignage de partage de sa propre vie, un signe de don de soi. Il a ajouté : « Faites ceci en mémoire de moi » : il a donc repris le thème de la mémoire de la Pâque juive et il l’a appliqué à sa pâque à lui, à son passage de la mort à la vie. Ce témoignage signifiait que Jésus annonçait sa vie future, sa présence future à ses disciples. Lui aussi voyait sa vie comme une traversée, comme une Pâque : en traversant la souffrance de sa passion et de sa mort, Jésus annonçait son espérance pour le futur et sa présence future à ses disciples. Dans le repas juif, on bénissait la coupe et le pain ; la coupe de fin de repas s’appelait la coupe d’action de grâces, en grec : la coupe d’eucharistie. D’où le mot d’eucharistie pour signifier désormais le repas que les chrétiens répètent en mémoire de Jésus.

Il leur a laissé un autre signe d’espérance : il leur a lavé les pieds (Jn 13,1-15). L’évangéliste Jean est le seul à nous raconter ce geste. Il le situe cependant le jour avant Pâques. C’est un geste très significatif, car il a valeur de testament de Jésus, de message final. Comme le pain rompu et partagé, le lavement des pieds est un geste de partage. Il s’agit de partager le service mutuel, il s’agit de se mettre au service des autres comme signe de vie dans la joie. J’ajouterai que c’est un signe de résurrection. En effet, quand se lave-t-on les pieds ? Avant de partir en voyage ou au retour de voyage ? Au retour ! Le lavement des pieds, c’est le signe qu’on est arrivé, qu’on est sauvé, qu’on a terminé le voyage, la traversée, le passage. C’est un signe de résurrection. Donc, quand Jésus lave les pieds de ses disciples avant de sortir, avant d’aller au Jardin des Oliviers, il leur annonce déjà qu’il y aura un retour, qu’il y aura un salut, que le passage débouche sur la vie nouvelle.

C’est un geste prophétique, avec un côté énigmatique. Jésus ajoute ensuite sa conclusion : « Si moi, le maître et le Seigneur je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous ».

Jésus nous invite donc au service mutuel. Le lavement des pieds a une valeur actuelle de service mutuel et le partage du pain est aussi le signe de ce partage auquel nous sommes appelés. Mais ces signes ne sont pas seulement des sacrifices, des souffrances, des privations. Ce sont aussi les annonces de la résurrection et de la vie dans la plénitude ; ce sont les signes d’une traversée qui débouche sur la terre promise et sur la vie nouvelle. En ce sens, le Seigneur nous aide à traverser les épreuves, les violences, les maladies, avec une force et une espérance nouvelles.

Pour vivre cela, Jésus nous laisse une nourriture, pour que nous puissions cheminer dans la vie avec lui, sans être seuls. Il nous fait communier à lui.  Nous allons communier durant cette célébration. Nous allons être unis au Christ !

Recevons donc dans la joie le message de ce jour et gardons au fond de notre cœur le mystère du Christ qui lave nos pieds et nous demande d’en faire autant pour nos frères ! Amen !

+ Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.